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Neziha, 62 ans, retraitée, 300 dinars par mois

21 Février 2021 |
Neziha* a récemment quitté son emploi dans une école privée religieuse. Elle vit aujourd’hui sans revenu ni assurance maladie. Divorcée, sans enfant, elle habite dans un studio aménagé dans l’ancien garage familial.

Ce jour-là, Neziha est ravie. Elle s’offre une folie : peindre les murs de son studio. Elle aurait aimé la couleur grège, mais faute de pouvoir choisir, elle fera avec du bleu ciel, c’est tout ce qu’il restait au peintre. 

Neziha a 62 ans et a décidé de prendre sa retraite après avoir travaillé plusieurs années dans une école privée religieuse. "Travailler avec des enfants, c’est formidable mais épuisant, à mon âge j’estime que j’ai le droit de me reposer !", s'exclame-t-elle .

Étant donné qu’elle n’a exercé que pendant 8 ans, elle ne peut pas prétendre à une retraite versée par l'État, pour laquelle il faut avoir travaillé 10 ans minimum. Auparavant, elle était sans emploi et avoir quelques petits boulots occasionnels qui ne lui permettaient pas de cotiser. Désormais, elle doit se contenter de vivre avec 100 dinars de pension versée par son ex-mari, et 200 dinars que lui envoie son frère de l’étranger. 

Ces dernières années, les conditions de vie de Neziha ont beaucoup changé. Elle affirme avoir eu une révélation en faisant sa prière et a décidé de porter le niqab. Ce choix a considérablement réduit ses opportunités d’emploi et sa famille a tenté de multiples fois de la convaincre de l’enlever, en vain.

Dans la rue, elle s’est habituée aux regards des gens, mais elle souffre tout de même des intimidations de la police, qui l’a convoquée au poste plusieurs fois, sans aucune raison.

“C’était juste pour m'humilier, mais ça fait l’effet contraire, ça renforce ma foi”, affirme-t-elle.

Voici un aperçu de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :

Auparavant, son train de vie était radicalement différent. Neziha se souvient qu’elle aimait beaucoup rendre visite à des amies dans le Sahel. Il lui arrivait de prendre sa voiture et de partir en week-end. Elle se faisait plaisir et dépensait des centaines de dinars pour l’essence, les cadeaux, les cafés. Mais désormais, sans emploi et passant l'essentiel de son temps chez elle, elle ne dépense que pour des choses élémentaires : nourriture, vêtements, factures et téléphone et quelques soins médicaux si besoin. “La crise tombe bien, de toute façon, on ne peut plus bouger et je n’ai plus les moyens de sortir”, résume-t-elle .

Elle dépense en moyenne 250 dinars de courses chaque mois, essentiellement pour la nourriture ainsi que quelques produits ménagers et de beauté qu’elle utilise très peu. Parfois, ses amies ou sa sœur lui offrent une bouteille de parfum, une crème pour le corps ou un shampoing. Économe, elle les conserve pendant des mois. 

En ce qui concerne les factures, Neziha parvient à limiter sa consommation d’eau grâce à une méthode bien à elle. Pour faire la vaisselle, elle fait couler l’eau froide dans un seau en attendant l’arrivée de l’eau chaude. L’eau froide récupérée lui sert d’évacuation pour les toilettes, ainsi elle n’utilise jamais la chasse d’eau. Pour ses ablutions, elle utilise une tasse et ne laisse jamais le robinet couler. Avec cette méthode, sa facture d’eau ne dépasse pas 20 dinars par trimestre. “Je suis vraiment douée pour les économies d’eau, mais pas pour l'électricité”, reconnaît-elle.

Pour se chauffer en hiver, elle utilise un petit radiateur électrique et en été, elle allume parfois le climatiseur. Ses factures varient selon les saisons mais restent stables autour de 100 dinars par trimestre. Pour le téléphone, elle dépense environ 20 dinars en appels et 30 dinars pour internet.

Neziha sait qu’elle n’a pas le choix d’économiser pour s’en sortir. L’année dernière, elle avait tellement réduit ses courses alimentaires qu'elle a perdu du poids. au point de ne plus avoir de force pour exercer le jeûne du ramadan. Depuis ce jour, elle a décidé de ne plus économiser sur les fruits et légumes “pour rester en bonne santé”. Elle fait cependant l’impasse sur d’autres aliments : par exemple, elle a complètement abandonné l’achat de fruits secs, jusqu’à nouvel ordre. 

Pour s’habiller, Neziha se rend aux fripes à la recherche de tissus pour coudre ses robes et son niqab, où elle dépense environ 15 dinars par mois. Elle surveille ses dépenses avec attention, avec une seule exception :  “Les chaussettes doivent être de bonne qualité, ça doit être du luxe car je déteste avoir des trous !" 

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :

La zone grise

Après avoir quitté son emploi, Neziha espérait pouvoir continuer à donner des cours à domicile mais compte tenu de la crise actuelle, cela est impossible. Afin de subvenir à ses besoins, elle a dû revendre sa voiture pour 3500 dinars, soit près de la moitié de son prix d’achat. Pour Neziha, cette voiture était un gage d’indépendance et de confort.

Auparavant, elle empruntait le bus et le métro, mais c’était " infernal, impossible”. “Les horaires ne sont quasiment jamais respectés, les gens sont collés les uns aux autres, et les bus sont dans un très mauvais état”, décrit-elle. Pendant une période, elle a opté pour les taxis, mais cela lui coûtait beaucoup trop cher, et très souvent elle trouvait cela tout aussi désagréable : “soit ils mettent la musique trop fort soit ils fument”.

C'est pour toutes ces raisons qu'elle avait décidé d'investir dans un véhicule, en empruntant de l'argent auprès de ses amies. “Un jour, une amie m’a demandé ce dont j’avais besoin, et c’était inimaginable mais elle m’a prêté 2000 dinars, puis j’en ai parlé à une autre amie qui m’a aussi prêté 2000 dinars, et j’ai pu m’acheter une voiture !”

En la revendant, Neziha a pu mettre de l’argent de côté pour les mois à venir et a décidé qu’il était temps de s’occuper de sa dentition. Sa première grosse dépense a donc été une consultation chez le dentiste suivie d’un implant dentaire.

"Cela faisait longtemps que je devais m’occuper de mes dents, je n’ai pas envie de me retrouver édentée à 70 ans ! Mais ce n’était jamais dans mes moyens”. 

Neziha sait que dans quelques mois, elle n’aura plus d’économies. Il ne lui reste que 800 dinars de la vente de sa voiture. Elle espère que sa famille pourra l’aider mais la situation reste difficile pour tout le monde “Je vis au jour le jour, Dieu est à mes côtés, il m’aidera”, espère-t-elle. 

Malgré les difficultés financières et un avenir incertain, Neziha dit se sentir mieux psychologiquement depuis qu’elle a arrêté de travailler. Elle n’a pas à affronter les obstacles du quotidien et elle trouve le temps de se consacrer à la lecture. Même la crise du Covid-19 ne semble pas affecter son humeur, bien au contraire. 

En riant, elle avoue se sentir moins seule : “Le monde entier porte des masques maintenant, plus personne ne me regarde dans la rue”. 

Le futur

Depuis quelque temps, Neziha envisage de nouveau le mariage, alors qu'elle avait abandonné l’idée après son divorce. Elle s’était jurée de ne plus se marier et se consacrer à la vie religieuse, mais une remise en question soudaine durant le confinement l’a fait changer d’avis.  "Je me suis rendu compte que j’avais tort, qu’une vie seule, ce n’est pas une vie”, 

Elle avoue ainsi que son indépendance à ses limites et que la vie à deux pourrait lui simplifier la vie. Mais pas à n’importe quel prix. Désormais, Neziha est à la recherche d’un mari pieux, qui ne fume pas, avec une situation économique stable. Ses critères sont clairs, il doit accepter sa manière de vivre, son niqab, être en bonne santé et avoir des moyens financiers modestes mais suffisants pour vivre à deux.