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Leïla, la précarité au temps du Covid-19, 700 DT par mois

19 Avril 2020 |
Leïla* vit dans la banlieue sud de Tunis, mais travaille essentiellement à Ennasr, aux Berges du Lac et à la Soukra. Depuis l’âge de 20 ans, elle est aide ménagère, cuisinière ou nourrice selon les familles. Elle a vu grandir des enfants, accompagné des marié·es, et cuisiné les jours d’enterrement. Depuis l’annonce du confinement pour faire face à l’épidémie du Covid-19, elle a été obligée de tout arrêter.

À 52 ans, elle a déjà travaillé 20 ans dans un cabinet médical comme aide ménagère, sans avoir jamais été déclarée. En 2019, elle a décidé de porter plainte et a arrêté d’y travailler. Le procès devait avoir lieu en mars 2020 mais à cause du confinement, il a été retardé. 

En temps normal, à côté de ce travail, Leïla assure les tâches essentielles dans les événements importants des familles de classe moyennes et aisées. Souvent, on la décrit comme une femme coquette, sociable et bavarde.

Leïla a quitté le foyer familial à l’âge de 21 ans pour se marier avec un jeune homme présenté par son père, “un mariage arrangé”. Au bout d’un an, alors qu’elle est enceinte, elle demande le divorce car elle trouve son mari "fainéant, désagréable et mal élevé”. Quelques années plus tard, elle se marie une deuxième fois, avec Ali*, son voisin. Ensemble, il et elle ont trois enfants.

C’est après plusieurs années d’expériences et un carnet d’adresses bien rempli que Leïla a trouvé ce nouvel emploi dans un cabinet médical.  “C’était l’idéal pour améliorer ma situation et je me sentais plus valorisée par mon entourage”. A cette époque, elle n’avait pas conscience de l’illégalité de son statut. Pour elle, c’était avant tout une chance.

Toujours positive et pleine d'énergie, Leïla se bat pour un avenir meilleur. En cumulant son travail au cabinet médical avec d’autres petits boulots comme cuisinière et garde d’enfants, elle parvient à financer la construction d’un petit logement sur le terrain que son père lui a légué, dans un quartier populaire de Den Den, dans le gouvernorat de Manouba. 

 “Ma priorité, c’était les études de mes enfants et la construction d’un toit pour dormir.”   

Les démarches contre son employeur ont commencé il y a trois ans lorsqu'une représentante du bureau de l’emploi débarque au cabinet médical pour un contrôle. Leïla répond franchement à l’interrogatoire et profite de l’occasion pour réclamer ses droits : “il était temps de penser à mon avenir, à ma retraite”.

Le médecin responsable du cabinet lui propose alors un marché : la déclarer à partir de ce jour sans prendre en compte les 18 années de travail cumulées. Mais Leïla refuse et se lance dans un bras de fer contre le médecin. Elle demande conseil aux services sociaux qui la soutiennent et décide de porter plainte avec l’aide d’un avocat commis d’office. Elle espère obtenir gain de cause mais ses revenus ont considérablement diminué depuis. 

Aujourd’hui, elle gagne 450 dinars par mois, au lieu de ses 700 dinars habituels, grâce à ses petits boulots. Lorsque Leïla travaillait au cabinet médical, elle gagnait 250 dinars de plus. Ce manque à gagner est désormais compensé par le salaire de son mari Ali qui lui donne environ 250 dinars pour les dépenses de la maison. Elle ne sait pas exactement combien il gagne : “mon mari ne veut pas me dire son véritable salaire”. Il travaille dans une usine de distillation de fleurs d’oranger.

Voici un aperçu de ses entrées et sorties d’argent :

Pour gagner ses 450 dinars, Leïla travaille à domicile chez des familles qu’elle connaît depuis longtemps pour 30 dinars par jour. “Lorsque je n’ai plus rien en poche, je passe des coups de fils pour travailler. En général j’ai de la chance car je connais du monde”.  

Leïla tient à verser à sa première fille, à présent mariée, une aide mensuelle de 100 dinars. Elle verse aussi 150 dinars par mois à son fils depuis qu'il a eu un accident de moto. Pour le mariage de son fils aîné, elle a contracté un crédit auprès de la banque. Étant donnée la situation de confinement, la banque ne réclame pas de versements pour cette période.

Mais ce crédit n’était pas suffisant et la mère de famille a également emprunté de l’argent à sa voisine, qui pourra également patienter pendant l’épidémie. Leïla compte lui verser le double de ce qu’elle lui versait mensuellement, dès que sa situation s’améliorera. À ce jour, il lui reste l’équivalent de 1200 dinars à rembourser. Comme toujours, Leïla reste optimiste et compte sur ses contacts. 

“Je rembourse par toutes petites tranches, les gens me font confiance”.

Les frais de la maison sont essentiellement l’électricité et les courses. Elle a achevé la construction de son logement et n’a donc pas de loyer à payer. Cependant, son domicile n’est pas raccordé à l’eau potable. Pour prendre une douche, nettoyer la maison et faire la vaisselle, elle utilise le puits des voisins. Pour boire, elle achète habituellement un bidon de 5 litres tous les deux jours à 2,5 dinars chez un homme qui se déplace à l’aide d’un chariot pour vendre de l’eau de source. Depuis le confinement, il ne fait plus la tournée dans le quartier.

“En ce moment, je suis obligée d’acheter des bouteilles en plastique beaucoup trop chères”. 

D’habitude, pour se doucher, Leïla préfère dépenser 5 dinars par semaine en allant au hammam. En ce moment, elle n’a pas d’autre choix que de chauffer de l’eau du puits dans une marmite.

Au quotidien, pour se vêtir, Leïla dépense peu. Même en étant coquette, elle se débrouille pour dénicher des vêtements aux friperies ou chez ses amies et employeuses. “Comme elles savent que j’aime m’habiller, elles m’offrent d'anciens vêtements, mais pas n’importe lesquels”. 

En cette période, Leïla n’utilise évidemment pas  les transports publics pour se déplacer. Mais les mois précédents elle dépensait 80 dinars par mois pour prendre le métro. 

Voici le détail de ses dépenses et revenus mensuels :

Zone grise

Leïla est fière d’avoir construit un toît pour sa famille, mais elle avoue ne pas avoir de titre de propriété pour l’appartement : “c’est une longue histoire, des démarches que mon père n’a pas pu faire à l’époque”. En effet, son père lui a légué le terrain mais sans titre bleu. Une zone d’ombre mise de côté pour le moment. Elle n’a pas les moyens financiers pour entreprendre les procédures. 

Les fins de mois sont difficiles :  “heureusement que les épiciers, les marchands, bouchers acceptent les achats à crédit”. Depuis le Covid-19, Leïla et sa famille vivent au jour le jour. Durant le premier mois, elle a reçu l’équivalent de ses revenus, versé par une de ses employeuses. Elle ne sait pas si ce geste sera renouvelé. Alors Leïla a décidé de commencer la prière : “il faut s’en remettre à Dieu, et puis ça m’occupe de prier 5 fois par jour, je ne vois pas le temps passer”. 

Leila ne perd pas sa bonne humeur, persuadée qu’elle sera sauvée par sa bonne étoile et préfère prendre les choses du bon côté.

“Cela fait un bien fou de dormir et ne pas se réveiller à 5h du matin pour faire des ménages. Je trouve qu’avec la vie que j’ai eue, c'est une pause bien méritée”.

Elle apprécie aussi de se retrouver en famille : “je passe du temps avec mes enfants que je ne voyais presque plus. J’ai appris la prière à ma fille aussi”. 

Désormais, elle occupe ses journées en envoyant des Douaa (invocations religieuses) sur internet et en regardant des séries turques tout en suivant les chiffres officiels du Covid-19. 

Futur

Une seule chose inquiète Leïla.  “Dans les quartiers populaires, les gens ont respecté le confinement les 15 premiers jours, ensuite, ils ont oublié, maintenant ils s’amusent et j’ai peur des conséquences”. 

Elle avoue avoir contacté la police une fois pour un rassemblement :  “J’ai appelé en leur disant de venir car sinon tout ce qu’on fait, on le fait pour rien. Ils m’ont filé d’autres numéros à appeler, j’ai laissé tomber”. Elle anticipe aussi la venue du ramadan et ses conséquences. “Pendant le ramadan, dans les quartiers populaires, ils jouent aux jeux de carte en groupe toute la nuit. S’ils le font pendant le coronavirus, cela va détruire des familles.” 

Depuis une semaine, son mari à repris son emploi dans l’usine de distillation. Il travaille de nuit et sans protection.

"Je ne sais pas exactement dans quelles conditions il travaille et si cela est bien raisonnable”.

Pour subvenir aux besoins de sa famille dans le cas où la situation devrait perdurer, Leïla relativise et répond en riant : “une boite de tomates, une boite de harissa, quelques épices, des pâtes et on est sauvé !”