#EnaZeda : Harcèlement sexuel au travail, elles témoignent

Elles travaillent dans des secteurs différents, n’ont pas le même âge et ne viennent pas du même milieu social mais elles ont toutes subi un harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Quatre femmes ont accepté de témoigner de ce qu’elles ont vécu, pour raconter la violence et l’impunité. Aujourd’hui elles parlent pour que la honte change de camp.
Par | 30 Décembre 2019 | 12 minutes
Souraya*, Rihab, Yasmine et Nesrine, n’ont jamais porté plainte pour le harcèlement sexuel qu’elles ont subi sur leur lieu de travail. Pour les trois premières, même leur hiérarchie n’a pas pris les faits au sérieux et elles sont restées livrées à elles-mêmes pour "passer à autre chose” et continuer à travailler, comme si de rien n’était. Pire, ce sont elles qui ont été "sanctionnées". Nesrine, quant à elle, a été plus chanceuse et est parvenue à faire licencier son harceleur. 

Depuis la promulgation de la nouvelle loi relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes, le harcèlement sexuel se définit comme "toute agression d’autrui par actes ou gestes ou paroles comportant des connotations sexuelles qui portent atteinte à sa dignité ou affectent sa pudeur, et ce, dans le but de l'amener à se soumettre aux désirs sexuels de l’agresseur ou ceux d'autrui, ou en exerçant sur lui une pression dangereuse susceptible d’affaiblir sa capacité à y résister." 

Pour la sanction, la même loi prévoit deux ans d’emprisonnement et une amende de cinq mille dinars pour celui ou celle qui commet le harcèlement sexuel. 

Si cette “loi 58” du 11 août 2017 a représenté une avancée pour la caractérisation des actes de harcèlements sexuel, il n’en demeure pas moins que son application reste très limitée, notamment dans le monde du travail.

Souraya, 40 ans.

“Dans son bureau fermé à clés, il m’a tiré violemment les cheveux pour m’amener à lui”  

Souraya a presque 40 ans et travaille dans une entreprise industrielle où elle réalise des analyses en laboratoire, depuis près de six ans. Elle s’estime privilégiée socialement du fait d’avoir pu choisir ses études, stages et emplois selon ce qui l’intéressait. Elle se définit comme “très sociable”, aime sortir avec ses amis et a une relation fusionnelle avec sa fille. Lorsqu’elle accepte de raconter le harcèlement qu’elle a vécu, elle débute par une phrase qui la condamne : "Je pense que c’est à cause de mon caractère que c’est arrivé.” Pour elle, son esprit jovial et sa spontanéité auraient pu expliquer de tels actes. 

Deux ans auparavant, son supérieur hiérarchique, Mohamed, prétexte une réunion dans son bureau. Il ferme la porte à clés, comme il a l’habitude de le faire avec tous·tes les employé·es et tire Souraya par les cheveux pour l’obliger à s’asseoir sur lui. Il la mord dans le dos et commence à bouger, comme pour se masturber sur elle tout en ayant une main sur sa bouche pour l’empêcher de crier. Par miracle, une collègue de Souraya, "mon ange gardien”, dit-elle aujourd’hui, frappe à la porte pour déposer un dossier. Avant de la lâcher, Mohamed lui glisse à l’oreille de revenir.

Souraya s’enfuit, sans rien dire à personne. Le soir même, elle appelle un ami, lui raconte les faits, en état de choc. "On est resté six heures au téléphone ! Il me répétait que c’était une tentative de viol. Moi je culpabilisais parce que je pensais que c’était de ma faute, que j’avais été trop gentille avec lui pour qu’il pense que quelque chose était possible entre nous, je ne sais pas…”

Lorsqu’elle explique à son mari qu’elle doit changer de travail à cause du harcèlement sexuel qu’elle a subi, il lui répond qu’elle l’a sans doute cherché avec les tenues provocantes qu’elle porte. Il et elle sont divorcé·es depuis.

Le vrai calvaire commence après l’agression. Le lendemain des faits, Souraya réussit à affronter son agresseur pour lui dire “qu’il ne faut plus jamais qu’une chose pareille ne se produise”. Il fait mine de ne pas comprendre et devient très agressif avec elle, une situation qui a duré plus d’un an. “Il me hurlait dessus lorsqu’il m’appelait alors que je n’avais rien fait. Quand il me croisait dans les couloirs, il disait “dégage tout de suite !”. C’était l’enfer pour moi d’aller au boulot mais je n’osais rien dire. J’avais tellement peur que l’on croit que c’était de ma faute.” 

En analysant après coup la relation qu’elle entretenait avec son supérieur, elle réalise petit à petit que l’attitude de Mohamed a toujours été déplacée. “Je n’y prêtais pas attention au début mais c’est vrai qu’il me disait souvent de me tenir droite par exemple. Parfois il faisait des pompes dans son bureau et me disait de rester pour que je regarde ! Je pensais juste qu’il était un peu bizarre et fier de lui. Mais un jour, on déjeunait rapidement au bureau et il a voulu me faire goûter du pain en me le portant à la bouche. Là, je me suis dit que c’était trop.”

Mais pas de là à subir une agression aussi violente. Pourtant Mohamed est marié et a une bonne réputation dans l’entreprise. Son comportement a d’ailleurs empiré après son mariage, comme s’il se sentait “protégé” par ce statut. Il lui glisse même quelque temps après l’agression : “Je fais la prière et toi tu bois et tu sors, personne ne va te croire si tu parles”.

Au bout d’un an, l’affaire prend un autre tournant. Mohamed écrit un rapport à sa hiérarchie en accusant Souraya de ne pas respecter les délais de travail. “Le veille de la convocation avec la direction des ressources humaines, une amie qui connaissait l’histoire m’a convaincue de tout dire et de ne pas me laisser faire.” Alors Souraya prend son courage à deux mains et décrit ce qui s’est passé ce jour-là.

Elle ne retient pas ses larmes quand elle rappelle cette confrontation gênante et culpabilisante avec celles et ceux qui sont censé·es la protéger sur son lieu de travail. “C’est vrai qu’ils m’ont promis qu’ils allaient agir mais ils m’ont aussi dit de ne rien dire et de retourner au travail.” Finalement, la direction décide de changer le bureau de Mohamed et Souraya ne fait plus partie son équipe directe. Pour autant, aucune enquête approfondie n’est menée et il ne subit aucune sanction particulière.

La situation se retourne même contre elle puisque n’étant rattachée à aucune équipe, elle n’a plus vraiment de travail à fournir et n’est rattachée à aucun·e nouveau ou nouvelle responsable. “En gros, je suis payée à ne rien faire depuis 6 mois.” Une situation absurde qui la heurte profondément même si elle garde le sourire et “essaye de voir les choses du bon côté”, pour sa fille et pour elle-même.

Rihab, 28 ans.

“D’un coup, il s’est penché vers moi pour m’embrasser alors qu’on était en rendez-vous professionnel.”

Lorsqu’elle intègre le groupe facebook #EnaZeda pour la première fois et qu’elle lit tous les témoignages de cas de harcèlements, abus ou agressions sexuelles, Rihab se sent “très fière” d’assister à “quelque chose d’énorme” comme ce mouvement, dans son pays. Ce groupe a été créé immédiatement après le scandale lié à Zouheir Makhlouf, alors nouvellement élu sur les listes du parti Qalb Tounes, accusé de s’être masturbé dans sa voiture, devant un lycée, en octobre 2019. Depuis, des centaines de témoignages, anonymes ou non, ont été publiés sur les réseaux sociaux, notamment sur le groupe #EnaZeda.

La jeune fille très active vit en ce moment à l’étranger pour une mission professionnelle mais suit de près ce qui se passe ici. “Peu importe le harcèlement, ce n’est jamais justifié, jamais normal.”

Ce qui lui est arrivé n’étant pas “si grave”, elle s’est toujours retenue d’en parler mais cette libération de la parole grâce au hashtag #EnaZeda l’a décidée. En 2016, lorsque Rihab prépare son mémoire de master, elle cherche des avocat·es spécialistes de son domaine, assez technique et peu courant.

Sa superviseuse n’étant pas en Tunisie pendant une longue période, elle conseille à Rihab un avocat qui pourrait l’aider. La jeune femme ajoute alors le juriste sur Facebook comme font de nombreux·ses étudiant·es parce que c’est “plus pratique”.

“Après avoir accepté mon invitation, il m’a souhaité mon anniversaire et envoyé des messages pour l’Aïd. On n’avait même pas encore parlé du mémoire à ce moment-là.” Très réactif, l’avocat, assez connu dans son milieu et âgé d’une soixantaine d’années "au moins" selon Rihab, lui donne des livres pour l’aider à travailler son sujet et lui demande d’écrire une introduction qu’il corrigera ensuite. Il lui donne rendez-vous à 18h, un soir pendant l’été, à son cabinet. 

Le rendez-vous devient vite gênant pour Rihab en raison de l’attitude embarrassante de cet homme. "Il se vantait beaucoup, il me montrait des photos de lui avec des ministres, il me complimentait sur mon intelligence et sur le fait que j’avais choisi un sujet très compliqué, etc." Rihab reste indifférente et lui demande de se concentrer sur l’introduction à corriger car il commence à être tard et qu’elle doit partir. “Et là, il me dit que je suis mignonne et il se penche vers moi pour m’embrasser !"

Prise de cours, elle le pousse, se lève, fait tomber tous ses documents par terre. “Je ne me rappelle plus de ma réaction exacte, si j’ai dit quelque chose ou pas. Je sais que j’ai pris mon sac et je suis partie tout de suite." Elle se souvient également qu’il lui a couru après pour lui rendre ses feuilles “comme si rien ne s’était passé ”. “Je lui ai juste dit que je ne reviendrai plus." 

L’avocat continue son harcèlement pendant plusieurs jours. Les captures d’écran de messages Facebook de Rihab montrent en effet des appels vidéos à deux heures du matin et des émoticônes d’animaux, qui restent sans réponse de sa part. “J’ai fini par le retirer de ma liste d'amis sur Facebook.” 

Depuis, aucune confrontation et plus de contact. “Quelque temps après, j’ai appris qu’il avait agi de la même manière avec une autre fille de mon université.” Rihab décide d’en discuter avec d’autres camarades pour que l’information soit diffusée.

"Malheureusement, j’ai l’impression, en général, que beaucoup de filles ont peur d’avoir montré une once de consentement à un moment et donc, que cela se retourne contre elles.” Rihab souhaite que les agissements de cet homme soit révélés parce que selon elle, de nombreuses étudiantes le contactent encore pour des demandes de stages. “Je suis très énervée qu’il puisse rester dans l’impunité comme ça.”

Yasmine, 27 ans.

“A la fin d’une réunion d’équipe, il m’a dit que je l’excitais et m’a montré qu’il bandait sous son pantalon.”  

Yasmine a 27 ans. Elle est issue d’une famille modeste où seul le père travaille comme instituteur. Les études ont toujours été la priorité pour elle et ses sœurs. Il y a trois ans, elle quitte le cocon familial pour des études d’ingénieur à Tunis.

Plutôt réservée, elle aussi estime que le harcèlement qu’elle a subi sur son lieu de travail n’est “pas grave” mais c’est l’injustice qui la ronge. La jeune diplômée a peur des conséquences sur sa carrière. Elle aimerait démissionner mais explique que les changements de poste trop fréquents sont mal vus dans son secteur. “ Ce n’est pas un gage confiance et de bon travail. C’est pour cela que je reste”. Sa voix est douce, parfois fébrile, mais sa colère est palpable.

À peine quelques semaines après son arrivée dans la filiale tunisienne de cette grande société internationale, elle subit un harcèlement sexuel de la part d’un de ses collègues, Karim. “Je n’ai rien vu venir. On avait pas mal sympathisé mais parce que l’ambiance était cool dans cette nouvelle équipe. On est cinq à avoir plus ou moins le même âge.” Karim et Yasmine prennent même un verre ensemble un soir après le travail mais elle ne remarque pas alors de comportement suspect, d’autant plus qu’il et elle avaient mentionné être en couple.

Quelques jours plus tard, à la fin d’une courte réunion d’équipe, il attend que tout le monde parte et lui demande de rester un peu. Lorsqu’elle se retourne vers lui, Yasmine remarque qu’il a une érection. “Et là il me dit que c’est moi qui lui fait cet effet-là. J’étais tellement choquée, je suis juste retournée à mon poste de travail sans rien dire.”

Tout comme Souraya c’est plus tard, seule chez elle en y repensant, qu’elle réalise qu’il avait déjà un comportement suspect auparavant. Elle fouille dans les conversations de la messagerie électronique utilisée au travail et des détails lui sautent aux yeux. “En fait, il m’envoyait des chansons avec des titres évocateurs et sa façon de parler n’était pas si appropriée. Je pense que je n’ai pas voulu le voir à ce moment-là, je ne sais pas.”

Yasmine garde tout pour elle encore quelques semaine mais son corps parle pour elle. “J’avais mal au ventre tout le temps, l’odeur de son parfum dans l’open space me dégoûtait, le son de sa voix me crispait. Tout ce qui était lié à lui me donnait envie de vomir. Je faisais tout pour l’éviter.”

À tel point que son manager, plutôt proche et bienveillant avec ses équipes, le remarque et la questionne. Elle finit par se confier. Inquiet, il en parle à son tour à son propre manager, Oussama. Une réunion s’organise avec les deux responsables et Yasmine. “Je n’ai senti aucune empathie de la part d’Oussama. Il me demandait si je n’exagérais pas un peu l’histoire. Peut-être que je n’avais pas compris sa technique de drague, etc. Il m’a clairement dit de ne pas ébruiter l’affaire et d’essayer d’arranger les choses de mon côté."

Résultat des courses ? Karim, le collègue harceleur de Yasmine est changé de place… dans le même open space. Lorsqu’elle l’a confronté en tête-à-tête, il a nié les faits. Elle ajoute : “Honnêtement, s’il s’était excusé, j’aurais pu oublier et passer à autre chose. Mais il n’en avait rien à faire.” Pire, il semblerait que depuis, c’est plutôt lui qui profite indirectement de la situation : “On a le même poste lui et moi donc pour éviter de nous faire travailler ensemble, c’est moi qui suis mise de côté sur certains projets pendant que lui évolue plus vite que moi. Je le vois aussi fumer ses clopes et rigoler avec Oussama comme si de rien n’était. ”

Elle se sent prise au piège. “Quand je suis harcelée sexuellement dans la rue, ce n’est pas moins grave mais je me dis que je ne vais jamais revoir la personne. Là, je suis obligée de le supporter et de le voir se pavaner tous les jours. En revanche, plus j’observe son comportement irrespectueux et prétentieux, plus je me rassure en me disant que ce n’est pas de ma faute”. Malgré la bienveillance de son manager qui lui demande souvent comment elle va, aucune sanction n’a été annoncée.

En attendant, Yasmine suit beaucoup les témoignages des femmes qui osent parler en utilisant le hashtag #EnaZeda sur les réseaux sociaux. “Cette empathie entre toutes ces femmes me fait du bien mais je pense aussi à toutes celles qui vivent dans les régions, qui n’ont pas accès à ces réseaux-là et doivent subir des choses horribles sans pouvoir en parler.”

Nesrine, 27 ans.

“Il m’a demandé de lui montrer mes seins pendant une visio-conférence de travail.”  

Parmi les quatre femmes ayant témoigné de cas de harcèlement sexuel au travail, Nesrine est la seule dont le harceleur être sanctionné à la mesure de ses agissements. “Les responsables de mon organisation sont féministes, les femmes, comme les hommes. Ils ont pris les choses très au sérieux.” Elle a grandi dans une famille plutôt aisée et a été élevée dans un milieu politisé qui lui a donné envie de s’engager “dans la lutte pour le respect des droits de chacun et chacune”. C’est aussi ce qui lui a permis de parler toute de suite après les faits.

La quarantaine, Alexandre est un des dirigeant·es au siège de l’ONG étrangère dans laquelle travaille Nesrine. Elle ne l’a jamais rencontré en vrai, elle lui parle uniquement via Skype. Lors des bouclages de dossiers importants, elle doit faire suivre son travail par ce dernier.

“A chaque fois que l’on avait ces réunions Skype, il finissait par dévier les conversations en me donnant son avis sur comment les femmes devaient jouer de leur corps, même au travail et sur le fait que les hommes ont besoin de sexe et qu’il faut le comprendre, etc." Nesrine essayait juste de passer à autre chose sans vraiment l’écouter. 

Mais lors d’un autre rendez-vous Skype, il dérape. “On devait s’appeler à 19h parce qu’il fallait absolument valider un dossier avant le lendemain. J’étais dans ma chambre d’hôtel car j’étais en déplacement. Comme d’habitude, il parvient à changer le sujet de la conversation et finit par me demander de lui montrer mes seins !" 

Nesrine a un tatouage au-dessus de la poitrine qui peut être visible selon les chemises qu’elles portent. Alexandre lui exprime son envie de le voir puis lui demande de découvrir sa poitrine. “Sur le coup, j’ai tout fait pour faire passer ça pour une blague, donc j’ai refusé en rigolant, en me persuadant qu’il rigolait aussi. Je ne suis pas fière d’avoir fait ça honnêtement."

C’est après-coup qu’elle a réussi à réagir, tout en gardant un sentiment de culpabilité. Elle le rappelle le lendemain et lui explique : “Écoute, peut-être que j’ai été trop sympa avec toi et que tu t’es fait des idées mais il ne se passera jamais rien”, lui a-t-elle dit. “Ok, pas de soucis“, répond alors Alexandre. Mais il ne s’arrête pas là. 

Car après cette mise au point, le responsable commence à écrire à Nesrine des messages à connotation sexuelle et fait passer ses agissements pour de l’humour en lui disant souvent qu’elle n’était “pas drôle". Nesrine n’hésite pas à prévenir les ressources humaines de son entreprise. "Ils ont ouvert une enquête et après deux mois, ils ont trouvé trois autres victimes. Il a été viré rapidement ensuite." 

Ce qui n’avait pas été le cas dans sa précédente entreprise. “J’étais dans une autre organisation [internationale] avant et je suis partie à cause d’un collègue qui dépassait beaucoup les limites mais personne ne disait rien. On est quatre à avoir démissionné en même temps !" 

Pour Nesrine, le harcèlement sexuel est quelque chose de quotidien. Elle le vit dans la rue et dans toutes les entreprises où elle a travaillé. “C’est un sujet dont on parle depuis longtemps entre femmes. Donc le voir éclater au grand jour grâce au mouvement #EnaZeda c’est génial.” 

Ce qu’elle souhaite aujourd’hui, c’est que la lutte contre le harcèlement sexuel soit l’affaire de tous et toutes et que le mouvement #EnaZeda prenne une réelle ampleur. Lors de la première manifestation, le 13 novembre dernier, devant l’Assemblée des représentants du Peuple (ARP), Nesrine se souvient amèrement : “Les policiers ont rigolé en nous voyant arriver.”

Un manque de confiance dans le processus judiciaire 

Malgré des contexte professionnels différents, ces quatre témoignages ont un point commun particulièrement présent : le fait que le harcèlement sexuel, peu importe son degré de gravité, affecte fortement les personnes qui le subissent. Dans de nombreux cas étudiés, les conséquences psychologiques demeurent longtemps après les agissements et les conséquences professionnelles sont parfois très sérieuses comme l’illustrent certains récits. De plus, les cas de harcèlement sexuel au travail ne sont que très rarement l’objet de poursuites judiciaires. 

“S’ils m’ont mis en quarantaine au travail, comment avoir confiance et porter plainte ?", demande Souraya. 

“Beaucoup de femmes se disent que ce n’est pas la peine d’aller plus loin, surtout lorsque le harcèlement s’arrête", rappelle Me Hayet Jazzar, avocate de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD). Pourtant, Ahmed Mseddi, avocat au Barreau de Tunis, rappelle “qu’il est possible d’instruire une plainte auprès du procureur général qui pourra ordonner l’ouverture d’une enquête préliminaire. Ce n’est pas aux personnes harcelées de mener l’enquête et d’avoir toutes les preuves !”

Pourtant, Me Jazzar insiste sur le fait que : "sans l’accompagnement des associations, les femmes ne peuvent [sauf exceptions] obtenirjustice dans l’état du système actuel. C’est très difficile de parler des crimes sexuels."  La méfiance envers le système judiciaire, elles sont nombreuses à en parler au sein du groupe Facebook #EnaZeda et au sein de groupes de paroles organisés autour du mouvement. Depuis, les manifestations de soutien ou de solidarité, les conseils ou autres propositions d’actions à mener pour réduire le nombre et l’impact de ces violences sexuelles, se multiplient. En attendant de trouver des solutions plus pérennes.