Révélations China Cables : Arrêter et interner en masse par algorithme, les modes opératoires de la Chine

Une nouvelle fuite de documents hautement confidentiels du gouvernement chinois a révélé l’existence de manuels opératoires visant à gérer et organiser des camps de détention de masse dans le Xinjiang. En plus de ces preuves d’internement massif, ces documents exposent les mécanismes d’un système orwellien de surveillance de masse et d’une politique de "police préventive”.

Par | 28 Novembre 2019 | 20 minutes
Les "China Cables", obtenus par le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), sont un ensemble de lignes directrices classifiées et approuvées personnellement par le chef de la sécurité de la région du Xinjiang. Ces documents constituent un manuel d’indications pour gérer des camps où plusieurs centaines de milliers de Ouïghour·es musulman·es sont actuellement retenu·es.

D'autres documents fuités, détaillant le contenu de réunions secrètes, révèlent comment la police chinoise se sert d'un système massif de collecte et d'analyse de données fonctionnant grâce à l'intelligence artificielle, selon les propres termes du gouvernement. Avec cette technologie, la police désigne et choisit des catégories entières de résident·es du Xinjiang à envoyer en détention.

Le manuel, appelé "télégramme", enseigne au personnel du camp comment empêcher les évasions, garder secrète l'existence de ces lieux de détention, préconise des méthodes d'endoctrinement forcé, indique comment endiguer les épidémies… Les instructions vont même jusqu’à détailler quand laisser les détenu·es voir leurs proches ou même utiliser les toilettes. Le document, daté de 2017, décrit aussi le fonctionnement un système de "points" visant à infliger des punitions ou récompenser les détenu·es en fonction de leurs comportements.

Le manuel révèle que la détention est censée durer un an minimum. Mais des témoignages d'ancien·nes détenu·es laissent entendre que certain·es sont libéré·es plus tôt.

Les compte-rendus des réunions secrètes révèlent la portée et l'ambition de cette plateforme d'intelligence artificielle. Ce système de surveillance a pour but de prédire des crimes en se fondant uniquement sur des résultats obtenus grâce à des algorithmes. D’après les expert·es, cette plateforme, utilisée dans le cadre d’opérations militaires et policières, prouve la puissance de la technologie pour organiser la violation de droits humains à échelle industrielle.

Les “China Cables” révèlent comment de grandes quantités de données personnelles sont amassées grâce à des fouilles manuelles menées sans mandat, l’utilisation de caméras à reconnaissance faciale ainsi que d’autres moyens pour identifier les futur·es candidat·es à la détention. Des centaines de milliers de personnes ont ainsi été signalées en ayant simplement utilisé certaines applications populaires sur leur téléphone.

Les documents incluent également des directives explicites appelant à arrêter les Ouïghour·es de nationalité étrangère ainsi qu’à surveiller les Ouïghour·es du Xinjiang résidant à l'étranger. Parmi elles et eux, certain·es ont été expulsé·es vers la Chine par des gouvernements autoritaires, avec le concours des ambassades et consulats de Chine à l’étranger.

À l'intérieur des camps d'internement 

Les “China Cables” constituent une avancée significative dans la connaissance internationale du plus grand internement de masse d'une minorité ethno-religieuse depuis la Seconde Guerre mondiale. Au cours des deux dernières années, des rapports basés sur des témoignages d'ancien·nes détenu·es, d'autres sources informelles et des images satellite ont dépeint un système de camps au Xinjiang, gérés par le gouvernement et suffisamment grands pour contenir au moins un million de personnes. 

Ces documents confirment les grandes lignes d'un vaste programme de collecte de données, de surveillance et de contrôle dans toute la région. Récemment, un article du New York Times a mis en lumière l'historique de la préparation des camps.

Pour la première fois, grâce à “China Cables”, des documents révèlent le fonctionnement interne des camps, la gravité des conditions derrière les clôtures et les instructions déshumanisantes qui régissent la routine des prisonnier·es. Les comptes-rendus des réunions d’information constituent par ailleurs la première fuite de documents gouvernementaux classifiés sur les activités de surveillance de masse et de "police préventive".

"Cela montre vraiment que, dès le départ, le gouvernement chinois avait un plan pour sécuriser les centres de formation professionnelle, pour enfermer les ‘étudiants’ dans leurs dortoirs et les y garder pendant au moins un an", a déclaré Adrian Zenz, chercheur en études chinoises à la Victims of Communism Memorial Foundation (Fondation pour la mémoire des victimes du communisme) à Washington. "Le fait que ces documents datent de 2017 est extrêmement important, car c'est à ce moment-là que la campagne de rééducation a commencé."

Face aux questions du média The Guardian - partenaire de ICIJ - sur les camps et le programme de surveillance, le gouvernement chinois a qualifié les documents divulgués de "pure fabrication et d'intox". À travers un communiqué publié ce week-end, le bureau de presse de son ambassade au Royaume-Uni a déclaré que “premièrement, il n’y avait pas de ‘camps de détention’ dans le Xinjiang et qu’il n’y avait que des centres d’enseignement et de formation professionnelle, créés pour la ‘prévention du terrorisme’". 

"Le Xinjiang est une région magnifique, paisible et prospère en Chine. Il y a trois ans, ce n'était pas le cas", peut-on lire dans la déclaration. " C'était devenu un champ de bataille, des milliers d'incidents terroristes se sont produits dans le Xinjiang entre 1990 et 2016 et des milliers de personnes innocentes ont été tuées. Il y a donc un tollé énorme parmi la population du Xinjiang pour que le gouvernement prenne des mesures décisives pour régler ce problème. Depuis que les mesures ont été prises, il n'y a pas eu un seul incident terroriste au cours des trois dernières années. Le Xinjiang redevient une région prospère, belle et paisible. Les mesures préventives n'ont rien à voir avec l'éradication des groupes religieux. La liberté religieuse est pleinement respectée dans le Xinjiang."

Caméras de sécurité à l'extérieur d'une mosquée de village à Yangisar, Xinjiang. Il existe d'innombrables caméras semblables dans toute la région. Crédits : Greg Baker/ICIJ/AFP/Getty Images

"Deuxièmement, les stagiaires suivent divers cours dans les centres d'enseignement et de formation professionnelle et la liberté personnelle des stagiaires est pleinement garantie", poursuit le communiqué.

"Le mandarin est largement utilisé en Chine et donc enseigné comme l'un des cours dans les centres. Les stagiaires acquièrent également des compétences professionnelles et des connaissances juridiques qui leur permettent de vivre de leur propre profession. C'est l'objectif principal des centres. Les stagiaires peuvent rentrer régulièrement chez eux et demander des congés pour s'occuper de leurs enfants. Si un couple est formé de deux stagiaires, leurs enfants mineurs sont généralement pris en charge par des membres de leur famille, et le gouvernement local aide à bien prendre soin des enfants. Ces mesures ont été couronnées de succès et le Xinjiang est beaucoup plus sûr. L'an dernier, le nombre de touristes a augmenté de 40%, et le PIB local a augmenté de plus de 6%".

La déclaration s’achève en affirmant que " troisièmement, il n'y a pas de tels documents ou ordres concernant les soi-disant ‘camps de détention’. Il existe de nombreux documents faisant autorité en Chine qui servent de référence aux médias chinois et étrangers qui veulent en savoir plus sur les centres de formation et d'enseignement professionnels. Par exemple, sept Livres blancs ont été publiés par le Bureau d'information du Conseil d'État."

Les documents de “China Cables” ont été vérifiés par des linguistes et des expert·es, dont James Mulvenon, directeur de l'intégration des renseignements chez SOS International LLC, un fournisseur de renseignements et technologies de l'information pour plusieurs organismes gouvernementaux américains. D’après ce spécialiste de l'authentification des documents classifiés du gouvernement chinois, ces documents en mandarin sont "authentiques" et "adhèrent à 100 % à tous les modèles de documents classifiés [qu'il a pu voir]".

Plus de 75 journalistes de ICIJ et 17 organisations de médias partenaires dans 14 pays se sont réuni·es pour diffuser ces documents et rendre compte de leur importance.

Les documents de “China Cables” comprennent :

  - Le manuel d'opérations, ou "télégramme", composé de neuf pages rédigées en mandarin  et contenant plus de deux douzaines de directives destinées à la gestion des camps. Ces documents datent de novembre 2017, soit quelques mois après que ces camps aient été mis en place.  

  - Quatre comptes-rendus de réunions d’information en mandarin, appelées "bulletins". Ils donnent des conseils quant à l'utilisation quotidienne de la “Integrated Joint Operations Platform” (Plateforme opérationnelle interarmées intégrée), un programme de surveillance de masse et de  “police préventive” qui analyse les données personnelles d’habitant·es du Xinjiang. Ce système de surveillance avait été révélé au monde par Human Rights Watch l'an dernier.  

Tous ces documents portent la mention “confidentiel", ce qui correspond au niveau intermédiaire de la classification à trois niveaux du secret chinois. Le manuel a été approuvé personnellement par Zhu Hailun, alors secrétaire adjoint du Parti communiste du Xinjiang et haut responsable de la sécurité de la région.  

Les bulletins ont été distribués à la police et aux responsables locaux du parti chargé·es de la sécurité. Zhu Hailun n'a pas répondu aux questions qui lui ont été envoyées par l'intermédiaire du contact de la presse internationale chinoise. Les tentatives de contact par fax au Xinjiang ont également échoué. 

  - Un document de condamnation écrit en langue ouïghoure et émanant d'un tribunal pénal régional décrit en détails les allégations contre un homme ouïghour emprisonné pour avoir incité à la "haine ethnique" et aux "pensées extrémistes". Les allégations font état d'actes apparemment anodins tels que demander à ses collègues de travail de ne pas proférer de grossièretés et de ne pas regarder de pornographie. Le document n'est pas classifié, mais dans un système politique peu transparent, les documents judiciaires du Xinjiang sont rarement accessibles.  

 

Les Ouïghour·es en ligne de mire

Les Ouïghour·es constituent une communauté majoritairement musulmane qui parle sa propre langue turque. Depuis plus de 1000 ans, ils et elles vivent dans la région aride de l'Asie centrale, aujourd'hui connue sous le nom de Xinjiang. Ils et elles se sont converti·es à l'islam après avoir été en contact avec des commerçant·es musulman·es. 

Depuis longtemps, les Ouïghour·es sont confronté·es à la marginalisation économique et à la discrimination politique. Cette minorité ethnique représente aujourd'hui environ 11 millions de personnes dans un pays où près de 92% des 1,4 milliard d'habitant·es sont d'origine chinoise Han. 

La plupart des Ouïghour·es chinois·es vivent dans le Xinjiang, une région essentiellement montagneuse et désertique située à l'extrême Nord-ouest du pays. La région théoriquement autonome - qui abrite également des Kazakhs, des Tadjiks, des musulman·es Hui et une importante population Han - est sous contrôle chinois depuis le XVIIIe siècle.

Ces dernières années, le président chinois Xi Jinping a renforcé sa campagne nationale promouvant l'adhésion à la doctrine du Parti communiste et aux normes culturelles Han. Les Ouïghour·es, en tant que minorité religieuse et ethnique, sont de plus de plus pointé·es du doigt.

Les tensions présentes à la fois entre les Ouïghour·es et le gouvernement ainsi qu’avec la population chinoise Han de la région basculent parfois dans la violence. En 2009, des soulèvements de Ouïghour·es ont eu lieu dans la capitale du Xinjiang, Urumqi, causant la mort de près de 200 personnes, pour la plupart des Chinois·es Han. À partir de 2013, les Ouïghour·es ont commis une série d'attaques meurtrières contre des civil·es dans plusieurs villes chinoises, tuant des dizaines de personnes. Un groupe islamiste ouïghour a revendiqué au moins une des attaques. Des dizaines de Ouïghour·es à l'étranger auraient également rejoint l'État islamique. 

Pékin a réagi avec une férocité croissante. Blâmant le séparatisme ouïghour et l'extrémisme islamiste, la capitale a imposé des restrictions de plus en plus sévères à l’encontre de la pratique religieuse dans la région, interdisant le port de la barbe, de nombreuses formes de prière musulmane et certaines tenues religieuses, notamment la burqa et le voile sur le visage.

En 2017, afin de réduire les possibilités d’expression de diversité culturelle, politique et religieuse, Xi Jinping a ordonné une discrète campagne de détention massive et d'assimilation forcée dans le Xinjiang. Un grand nombre de personnes dans toute la région ont commencé à disparaître, selon plusieurs témoins et d’après des articles de presse. Des rumeurs à propos de l’existence de camps de détention secrets ont commencé à se répandre. Et dans certains villages du sud du Xinjiang, la police avait reçu l'ordre de faire disparaître près de 40% de la population adulte, information qui a été révélée plus tard.

"À l'époque, c'était la terreur parmi la population", a déclaré Tursunay Ziavdun, une Ouïghoure de 40 ans, qui vit désormais au Kazakhstan après avoir passé 11 mois dans un camp au Xinjiang. "Quand on se voyait, les gens étaient terrifiés. La seule chose qu'on se disait c'était : ‘Ah, tu es encore là !’ Dans toutes les familles, quelqu'un a été arrêté. Parfois, la famille entière".

"En février 2018, ils ont arrêté mon frère aîné. Dix jours plus tard, mon petit frère", a-t-elle déclaré dans une interview au média français Le Monde, partenaire de ICIJ, en novembre. "Je  me suis dit que ce serait bientôt mon tour". Le 10 mars 2018, elle est emmenée dans un camp.

Le gouvernement chinois a essayé de garder l’existence de ces camps secrète. Mais à partir de fin 2017, des journalistes, universitaires et d'autres chercheurs et chercheuses ont révélé - à l'aide d'images satellite, de documents sur les acquisitions gouvernementales et de témoignages - l’existence de centres de détention, entourés de clôtures et de tours de garde ainsi que la mise en place de nouveaux systèmes d’alarme destinée à une surveillance de masse.

En octobre 2018, après que les images satellite et les témoignages ont prouvé ces informations, le gouverneur du Xinjiang, Shohrat Zakir, a reconnu l'existence d'un système qu’il nomme "établissements d’éducation et de formation professionnelle". D’après lui, le but est de déradicaliser les personnes soupçonnées de tendances terroristes ou extrémistes.

Dans un Livre blanc officiel publié en août, le gouvernement a proclamé que les "centres d’éducation et de formation professionnelle" avaient un succès retentissant et que l'absence d'attaques terroristes au Xinjiang au cours des trois dernières années était le résultat de cette politique.

Les “China Cables” contredisent catégoriquement la qualification officielle du gouvernement chinois selon laquelle ces camps seraient des programmes sociaux bienveillants offrant "une formation professionnelle résidentielle" et des repas "gratuits". Les documents montrent que l’objectif central de cette campagne est un endoctrinement à destination d’individus qui doivent être arrêtés en toutes circonstances, à moins que des soupçons soient "écartés".

Une stratégie au " double langage

Le long "télégramme" -portant en haut le nom de Zhu Hailun et le mot chinois "ji mi", signifiant "confidentiel" - contient un plan directeur, comprenant plusieurs douzaines de directives numérotées, qui indique comment organiser cet internement de masse. Intitulé  "Opinions au sujet du travail de renforcement et de standardisation des centres de formation professionnelle", il a été publié par la Commission des affaires politiques et juridiques de la région autonome du Xinjiang, le comité du Parti communiste chargé des mesures de sécurité dans la région.

À travers un style d'écriture qui combine le langage standard des bureaucrates chinois·es et un double langage de type orwellien, ce “télégramme” prescrit de façon méthodique la gestion des pauses toilettes, définit les conditions pour pouvoir voir ses proches et qualifient les détenu·es d' "étudiant·es" devant obtenir leur "diplôme".

Le manuel insiste sur le fait que le personnel doit "empêcher les évasions" et préconise l'utilisation de postes de garde, de patrouilles, de vidéosurveillance, d'alarmes et toutes les mesures de sécurité typiques des prisons. Les portes des dortoirs doivent avoir un double verrouillage pour " gérer et contrôler rigoureusement les activités des élèves afin de prévenir les évasions pendant les cours, les repas, les pauses toilettes, le bain, le traitement médical, les visites familiales, etc.”

Les "étudiant·es" sont autorisé·es à quitter les camps uniquement pour des "raisons de maladie ou autres circonstances particulières". Le personnel du camp est tenu de "les accompagner, les surveiller et les contrôler" pendant leur absence.

La note de service comprend également une disposition - qui n'est pas toujours appliquée selon certain·es ancien·nes détenu·es - selon laquelle les détenu·es doivent rester dans les camps pendant au moins un an.

Le manuel révèle un système de contrôle du comportement à l'intérieur des camps sur la base d’un système de points. Il se base sur l’évaluation de la "transformation idéologique, l'étude et la formation des détenus, ainsi que le respect de la discipline". Le système de punition et de récompense aide à déterminer, entre autres, si les détenu·es sont autorisé·es à communiquer avec leur famille et à quel moment ils et elles pourront être libéré·es.

Le manuel décrit également un système à trois niveaux qui classe les détenu·es selon le degré de sécurité requis : "très strict", "strict" ou "standard”.

Les instructions contiennent des dispositions relatives à la santé et au bien-être physique des détenu·es, y compris des directives selon lesquelles les responsables du camp  "ne doivent jamais permettre des décès anormaux ". Il est exigé que le personnel maintienne un certain niveau d'hygiène, prévienne l'apparition de maladies et s'assure que les installations du camp puissent résister aux incendies et aux tremblements de terre. "Pour les centres de formation de plus d'un millier de personnes, du personnel spécial doit être affecté à l'analyse de la sécurité sanitaire des aliments, à l'assainissement et à la prévention des épidémies.”

Le manuel demande au personnel de "veiller  à ce que les élèves aient une conversation téléphonique avec leurs proches au moins une fois par semaine et un appel vidéo au moins une fois par mois, pour rassurer leur famille et que les élèves se sentent en sécurité".

Les témoignages d'ex-détenu·es suggèrent que cette règle a été largement ignorée. En février dernier, des Ouïghour·es à l'extérieur de la Chine ainsi que des militant·es ont lancé une campagne Twitter implorant le gouvernement chinois de fournir des informations sur leurs proches disparu·es.

Malgré les instructions concernant la santé et la sécurité, plusieurs témoins oculaires affirment qu'un nombre inconnu de détenu·es sont mort·es dans les camps à cause de mauvaises conditions de vie et de l'absence de soins médicaux. Lors d'une audience tenue en novembre 2018, Mihrigul Tursun, une Ouïghoure du Xinjiang vivant maintenant aux États-Unis, a déclaré à une commission américaine qu'elle avait vu neuf femmes mourir dans de telles circonstances pendant leur détention.

De nombreux·ses ex-détenu·es ont déclaré avoir été victimes ou témoins d'actes de torture et d'autres abus, comprenant des coups, de la torture à l'eau et des viols.

"Certains prisonniers ont été pendus au mur et battus à coups de matraques électrifiées", a déclaré Sayragul Sauytbay, un ancien détenu qui a obtenu l'asile en Suède, au journal israélien Haaretz en octobre. "Il y avait des prisonniers qui devaient s'asseoir sur une chaise à clous. J'ai vu des gens revenir de cette pièce couverts de sang. Certains sont revenus sans ongles."

Le "télégramme" comprend également une section spéciale sur "l'éducation des manières". Il est demandé au personnel du camp de donner des instructions dans des domaines tels que "l'étiquette", "l'obéissance", "les comportements amicaux" et  "le changement régulier des vêtements". Darren Byler, professeur d'anthropologie à l'Université de Washington et spécialiste de la culture ouïghoure, a déclaré que cette idée d'enseigner aux adultes comment faire leur toilette et se faire des ami·es découle de la conviction répandue chez les Han que les Ouïghour·es sont "arriérés". "C'est comme le discours sur ‘l'autre’ sauvage à qui vous devez apprendre à être civilisé.  Ce discours a été rendu opérationnel dans le Xinjiang."

Des camps à l'usine

Les autorités chinoises mettent en avant ce qu'elles appellent les politiques de "réduction  de la pauvreté" dans le Xinjiang. Selon les autorités chinoises, le but est de fournir de nouvelles compétences professionnelles aux Ouïghour·es pour leur permettre de ne plus travailler uniquement dans le secteur agricole et ainsi d'améliorer ainsi leur niveau de vie.

Mais dans les faits, les journalistes, chercheurs et chercheuses ont découvert un vaste système de travail forcé dans toute la région, dans le domaine de la fabrication de textiles et autres biens de consommation.

Des dispositions spécifiques sont indiquées dans le manuel au sujet des ancien·nes détenu·es.  "Tous les élèves qui ont terminé leur formation initiale seront envoyés dans une classe d'amélioration des compétences professionnelles pour une formation intensive de 3 à 6 mois. Toutes les préfectures devraient mettre en place des lieux et des moyens spécifiques pour créer un environnement propice à la formation intensive des stagiaires”.

Dans une section intitulée "Services de l'emploi", le manuel demande ensuite aux responsables des camps de mettre en œuvre une politique appelée "un groupe décroche le diplôme, un groupe trouve un emploi",ce qui suggère que celles et ceux qui terminent leur formation professionnelle doivent ensuite être envoyé·es vers un lieu de travail.

Enfin, le manuel charge les commissariats de police et les bureaux judiciaires locaux de fournir un  "suivi éducatif et d'aide" aux ancien·nes détenu·es après leur placement dans un poste de travail. Il est indiqué qu'après leur libération , "les étudiants doivent rester dans la ligne de mire pendant un an". Les directives confirment ainsi les informations selon lesquelles les détenu·es sont envoyé·es des camps vers des lieux de travail sous constante surveillance policière.

"Cette population minoritaire est transférée vers des environnements de formation et de travail fermés, surveillés et contrôlés par l'État qui facilitent l'endoctrinement continu", écrit Adrian Zenz dans un rapport de juillet 2019.

La détention par algorithme

Les comptes-rendus des réunions offrent quant à eux un aperçu effrayant du fonctionnement de la plateforme de surveillance IJOP. Ce système recueille de vastes quantités de renseignements personnels sur les citoyen·nes à partir de diverses sources puis, à partir de ces données, utilise l'intelligence artificielle pour établir de longues listes de personnes dites suspectes.

Selon Human Rights Watch, l'organisation de défense des droits humains basée à New York, les sources incluent les innombrables points de contrôle du Xinjiang, les caméras en circuit fermé avec reconnaissance faciale, les logiciels espions que la police ordonne aux Ouïghour·es de mettre sur leur portable, les "Wifi-Fi sniffers" qui collectent des données permettant d'identifier les téléphones et ordinateurs et même les livraisons de colis. D’après Human Rights Watch, la police et d'autres autorités utilisent une application mobile pour vérifier les antécédents des individus ainsi que communiquer avec l'IJOP en temps réel.

"Les Chinois ont adopté un modèle de maintien de l'ordre dans lequel ils estiment qu'à partir des données récoltées à grande échelle grâce à l'intelligence artificielle et l'apprentissage automatique, ils pourront prédire à l'avance où pourraient se produire des incidents et identifier les populations risquant de prendre part aux activités anti-régime", a déclaré James Mulvenon. "Ensuite, ils s'en prennent à ces personnes."

Pour James Mulvenon, l'IJOP est plus qu'une plateforme de "pré-criminalité". Il la dépeint comme un outil "d'apprentissage automatique, d’intelligence artificielle, de commandement et de contrôle”, substituant l'intelligence artificielle au jugement humain. Elle agit comme un "cerveau cybernétique" au cœur des stratégies policières et militaires les plus avancées de la Chine.

Un tel système "infantilise" celles et ceux qui sont chargé·es de sa mise en œuvre, continue James Mulvenon. D’après lui, cela crée un cadre propice à des politiques pouvant dégénérer et entraîner des résultats catastrophiques.

Le programme recueille et interprète des données sans égard pour la protection de la vie privée. Des personnes ont été signalées et suspectées sur la base de critères inoffensifs, comme la prière quotidienne, les voyages à l'étranger ou l'utilisation fréquente de la porte de derrière de leur domicile.

Un tel climat de surveillance a un impact psychologique certain sur la population, peut-être même plus que la collecte des données en soi. Avec la présence de caméras de reconnaissance faciale à tous les coins des rues, des points de contrôle sans fin et des réseaux d'informateurs·trices, IJOP génère l’impression que l’État, omniscient et omniprésent, observe la vie quotidienne des personnes dans leur intimité. Au fur et à mesure que les voisin·es disparaissent à cause d'algorithmes inconnus, le Xinjiang vit dans une terreur perpétuelle. 

Le caractère apparemment aléatoire des enquêtes de l'IJOP n'est pas un bug mais une caractéristique, a déclaré Samantha Hoffman, analyste à l'Australian Strategic Policy Institute (Institut australien de stratégie politique), dont les recherches portent sur l'utilisation de la collecte de données pour le contrôle social par la Chine.

"C'est comme ça que fonctionne le terrorisme d'État. Une partie de la peur que cela inspire est que vous ne savez pas quand vous êtes suspect”, déclare Samantha Hoffman.

Les quatre bulletins de "China Cables" obtenus par l'ICIJ, 11 pages au total, se concentrent sur les détails de la mise en œuvre de l'IJOP. Les différents problèmes de la plateforme sont détaillées et diverses solutions sont proposées. Datés de juin 2017, ils sont intitulés “Integrated Joint Operations Platform' Daily Essentials Bulletin" et portent les numéros 2, 9, 14 et 20.

Par exemple, le "Bulletin n°14" donne des instructions concernant la conduite des enquêtes et la gestion des détentions massives à partir d’une longue liste de suspect·es créé par l’IJOP. En juin 2017, pendant une période de sept jours, en plus des 706 personnes officiellement arrêtées, les agent·es de sécurité ont placé plus de 15.000 résident·es du Xinjiang dans des camps d'internement.

Toujours d’après le bulletin, l'IJOP a listé les noms de 25.000 "personnes suspectes" durant la même semaine. Cet écart est justifié par le fait que certain·es n'ont pas pu être localisé·es, d'autres étaient décédé·es mais leur carte d'identité étaient toujours utilisées par des tiers, etc. Le bulletin note que certain·es étudiant·es et représentant·es du gouvernement ont été "difficiles à gérer".

L'année dernière, Human Rights Watch a obtenu une copie de l'application mobile IJOP et l'a analysée pour comprendre comment elle est utilisée par la police et quelles données sont collectées. Le groupe a constaté que l'application incite les policier·es à inscrire des renseignements détaillés sur toutes les personnes qu'ils et elles interrogent : taille, groupe sanguin, plaque d'immatriculation, niveau de scolarité, profession, voyages récents, lectures des compteurs électriques domestiques et bien plus encore. L'IJOP utilise ensuite un algorithme encore inconnu pour créer des listes de personnes jugées suspectes.

Maya Wang, chercheuse sur la Chine à Human Rights Watch, a déclaré que l'objectif de l'IJOP va bien au-delà de l'identification des candidat·es à la détention. Son but est de passer au crible l'ensemble d'une population pour déceler les comportements et les croyances que le gouvernement considère suspects, y compris les signes d'un fort attachement à la foi musulmane ou à l'identité ouïghoure. "C'est un mécanisme de vérification des antécédents des individus, avec la possibilité de surveiller les gens partout."

  Des officiers de police patrouillant dans le Kashgar, dans l'ouest de la région de Xinjiang. Crédits : Greg Baker/ICIJ/AFP/Getty Images

Une méthode qui se déploie à l'étranger

Depuis deux ans, les organismes de presse fournissent des comptes-rendus de plus en plus alarmants sur les efforts déployés par la Chine pour mettre fin aux déplacements des Ouïghour·es et cibler celles et ceux qui habitent à l'étranger.

En novembre 2016, les médias ont rapporté que les autorités confisquaient les passeports des résident·es musulman·es du Xinjiang. En juillet 2017, à la demande de la Chine, l'Égypte a expulsé au moins 12 étudiant·es ouïghour·es scolarisé·es à l'Université Al-Azhar, un célèbre institut d’études religieuses et en a détenu des dizaines d'autres. Début 2018, les Ouïghour·es vivant à l'étranger ont signalé que les bureaux de sécurité du Xinjiang recueillaient systématiquement des renseignements personnels détaillés à leur sujet auprès des membres de leur famille vivant dans la région.

Le "Bulletin n°2" révèle que de tels actes s'inscrivent dans le cadre d'une vaste initiative politique. Daté du 16 juin 2017, le bulletin de deux pages et demi s’intéresse aux Ouïghour·es vivant et ayant séjourné dans d'autres pays. Il classe les Ouïghour·es chinois·es vivant à l'étranger selon leur région d'origine dans le Xinjiang et demande aux fonctionnaires de recueillir des renseignements personnels à leur sujet. Le but, selon le bulletin, est d'identifier "ceux qui se trouvent encore à l'extérieur du pays et pour lesquels des soupçons de terrorisme ne peuvent être écartés". Dès leur retour en Chine, ces personnes "devraient être placées dans un système d'éducation et de formation".

Le bulletin demande aux autorités de prendre des dispositions pour expulser toute personne ayant renoncé ou "annulé" sa citoyenneté chinoise. "Pour ceux qui n'ont pas encore annulé leur citoyenneté et pour qui on ne peut écarter la possibilité d'un terrorisme présumé, ils devraient d'abord être placés dans un centre d'entraînement et d'éducation et se soumettre à des examens", ajoute le bulletin.

Le "Bulletin n°20" ordonne aux responsables locaux de la sécurité de contrôler tous·tes les utilisateurs et utilisatrices de l'application de téléphonie mobile ‘Zapya’ basé­·es dans le Xinjiang - soit près de 2 millions de personnes - pour vérifier leur appartenance à l'État islamique et à d'autres organisations terroristes.

Dans l'ensemble des “China Cables”, les menaces "terroristes" et “extrémistes" sont citées comme motif de détention, mais aucun document ne définit ce que ces termes impliquent. Les médias ont indiqué que les détentions visaient parfois des intellectuel·les, des Ouïghour·es ayant des liens à l'étranger et des personnes ouvertement religieuses. Mais beaucoup d'autres personnes en dehors de ces catégories ont également été arrêté·es. Les expert·es affirment que la campagne cible non seulement un comportement spécifique, mais aussi tout un groupe ethnique et religieux.

Fait inquiétant, le “Bulletin n°2” souligne le rôle des ambassades et consulats chinois dans la collecte d'informations à destination pour la plateforme IJOP. Une liste de plus de 4000 personnes ayant demandé des visas ou "le remplacement de pièces d'identité auprès [des] ambassades ou consulats chinois à l'étranger" a été établie. Le bulletin comprend des instructions pour que ces personnes fassent l'objet d'une enquête et soient arrêtées "au moment où elles franchissent la frontière" vers la Chine.

Les médias ont déjà signalé que des ressortissant·es étranger·es faisaient partie des détenu·es des camps. Le "Bulletin N°2" montre que leur présence dans les camps n'était pas accidentelle mais répond à un objectif politique établi.

Ce “Bulletin n°2” mentionne ainsi qu'une liste générée par l'IJOP contient plus de 1500 personnes du Xinjiang "ayant obtenu la nationalité étrangère et ayant également demandé des visas chinois". Le niveau de détails fourni par l’IJOP est impressionnant. Il a été établi que 75 de ces personnes se trouvaient en Chine et la plateforme les a réparti·es en fonction de leur citoyenneté : "26 sont turcs, 23 sont australiens, 3 américains, 5 suédois, 2 néo-zélandais, 1 néerlandais, 3 ouzbeks, 2 britanniques, 5 canadiens, 3 finlandais, 1 français et 1 kirghize". Les fonctionnaires sont chargé·es de retrouver et d’enquêter sur le maximum de ces individus sans se soucier des retombées diplomatiques qui pourraient résulter du placement de  ces citoyen·nes étranger·es dans des camps d'internement extrajudiciaires.

Prier et s'opposer à la pornographie, une "pensée extrémiste" 

Le document final - qui n'est pas classé confidentiel, mais est rarement accessible en dehors des cercles gouvernementaux chinois - est tiré d'une affaire judiciaire datant de 2018. L’affaire a eu lieu au parquet populaire du comté de Qakilik, dans le sud du Xinjiang. Ce document détaille, en langue ouïghoure, les allégations contre un homme ouïghour détenu en août 2017 et officiellement arrêté le mois suivant pour "incitation à la pensée extrémiste". Huit mois plus tard, il a été inculpé pour "incitation à la haine ethnique et à la discrimination ethnique".  

L'affaire donne un aperçu de la manière dont le système judiciaire chinois a criminalisé les expressions courantes de la foi islamique. L’homme a ainsi demandé à ses collègues d'éviter la pornographie, de prier et de ne pas fréquenter celles et ceux qui ne prient pas, y compris les "kafirs chinois Han" (ndlr  ‘infidèle’ ou ‘non-croyant·e’). Les témoins des infractions présumées étaient des collègues de travail, avec des noms ouïghour·es, avec qui il avait parlé.

Le document du tribunal indique que l'avocat de l'accusé a demandé l'indulgence du tribunal, déclarant qu'il s'agissait de la première infraction de l'homme et qu'en raison de son "faible niveau de connaissance juridique et d'éducation, il était facilement susceptible d'être mal conseillé et de commettre des crimes".

Il a été condamné à 10 ans de prison.