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Haroun, monteur de films, 1900 dinars par mois

07 Août 2019 |

Haroun* est un jeune homme timide et discret. Derrière ses trois écrans d’ordinateur, il monte des films pour le cinéma, des fictions et des documentaires. Il assiste aussi des monteurs et monteuses plus confirmé·es. À 28 ans, il parvient, avec l’ensemble de ses projets, à percevoir en moyenne 1900 dinars par mois. Mais son métier reste précaire, car les missions sont aléatoires et les paiements ne sont généralement versés qu’après des mois de travail.

Car c’est souvent le temps nécessaire pour terminer le montage d’un seul film, en visionnant les images des réalisateurs ou réalisatrices avec, à chaque fois, une même appréhension : “je me demande toujours à l’approche d’un nouveau film si je vais être capable de le faire”. Mais la passion l’emporte toujours sur l’inquiétude.

Haroun est issu d’une famille de la classe moyenne. Son père est chauffeur de taxi et sa mère couturière. Le jeune homme se souvient d’un événement marquant et déterminant dans sa vie, alors qu’il était enfant : le jour où ses parents se sont abonné·es à la chaîne de télévision cryptée Canal Horizon. Cette chaîne payante appartenant au groupe Canal+ permettait alors à ses abonné·es en Tunisie d’avoir accès à des productions cinématographiques jusque-là difficilement accessibles.

“C’est en visionnant très jeune les films des années 90 comme Jurassic Park et Titanic que je suis devenu passionné par le cinéma”.  

En grandissant, Haroun regarde avec ses parents des films égyptiens, italiens et français. Au fil des rencontres et des expériences, sa culture cinématographique s'élargit. Il se passionne pour les films expressionnistes allemands, la nouvelle vague française des années soixante ou le cinéma polonais. Il s’intéresse davantage à la forme du film qu’à son contenu. “Je vois le cinéma comme un art et pas juste comme un divertissement”

Après son baccalauréat, Haroun choisit d’intégrer l’ISAMM, l’Institut supérieur des arts multimédia de La Manouba en licence appliquée au cinéma et à l’audiovisuel. En découvrant toutes les étapes de la production d’un film, Haroun, de nature réservé et solitaire, s’est tout de suite senti plus à l’aise au montage. Les mains sur le clavier à couper des séquences, il aime réfléchir, visionner les séquences encore et encore, ajouter du son, de la musique, ainsi que discuter avec le réalisateur ou la réalisatrice sur la narration du film, les possibilités, les longueurs des plans etc. À cette époque, il ne voyait pas encore le rôle de monteur comme un métier mais surtout comme une passion.

Tout change en dernière année de licence, lorsque son professeur le recommande pour un poste d'assistant dans une société de production cinématographique. Pendant quatre ans, il assiste des monteurs et monteuses ainsi que des réalisateurs et réalisatrices pour un salaire de 1000 dinars par mois : “j’ai eu beaucoup de chance de gagner si bien ma vie en étant encore étudiant”. Ce n’était pas le cas de ses autres camarades de classe. La plupart ont dû passer par de nombreux stages et emplois précaires pour ensuite devenir assistant·es en vidéo pour le web, faire des montages de spots publicitaires, des reportages pour la télévision ou des montages de films institutionnels.  

En commençant à travailler à 21 ans, Haroun a pu découvrir ce qui n’est pas toujours enseigné dans les écoles de cinéma en Tunisie : travailler avec une équipe, défendre son point de vue, développer son regard et sa technicité en gardant toujours un esprit créatif.  

"Les cours à l’université n’étaient pas assez professionnalisants, on se contentait de monter les films des élèves, sans faire assez d’exercices pratiques et ambitieux. Les élèves en réalisation se prenaient pour des réalisateurs et ceux en montage pensaient qu’ils savaient monter. Nous étions très loin de la réalité”.  

Sa première expérience professionnelle lui permet aussi de voyager lorsque certains films doivent être montés à l’étranger. Il élargit ainsi son réseau professionnel durant ses quatre années d’assistanat.

Haroun vit toujours chez ses parents. Ces derniers estiment à présent que leur fils doit participer aux dépenses du foyer en raison du coût de la vie qui a considérablement augmenté, notamment pour le paiement du loyer, des courses ou encore l’abonnement à internet. Haroun prévoit désormais 200 dinars pour le loyer et 200 dinars pour les autres dépenses qu’il verse à ses parents chaque mois. Son salaire de 1000 dinars devient soudainement moins confortable, notamment lorsqu’il tombe malade et doit se soigner.

C’est à ce moment-là que Haroun mesure qu’il travaille depuis des années sans contrat de travail ni CNSS, comme de nombreux technicien·nes du domaine de l’audiovisuel et du cinéma. Cela le pousse à quitter son emploi dans la société de production qui l’avait gardé sous son aile jusqu'alors. Haroun décide de devenir monteur freelance afin de se donner les moyens de mieux gagner sa vie et d’être libre de ses horaires. Aujourd’hui, en calculant les cachets qu’il a reçu pendant l’année, il parvient en moyenne à un salaire de 1900 dinars par mois, soit presque le double de son précédent salaire.

Voici le résumé de ses entrées et sorties d’argent :

Haroun, comme tant d’autres technicien·nes du cinéma, travaille de manière indépendante en s’adaptant aux projets de films. Il est ainsi payé à la semaine, au mois ou bien même de manière forfaitaire selon les négociations avec la production. Il doit donc gérer ses propres revenus qui varient considérablement.

Parfois je reçois une bonne somme d’argent, j’ai l’impression que c’est beaucoup, mais après je dois gérer tous les mois où je ne reçois rien”.

Sur conseil de ses parents, il a créé un compte épargne sur lequel il se repose jusqu’à l’arrivée du prochain cachet. Depuis que Haroun travaille à son compte, il doit parfois attendre des mois avant de pouvoir être payé selon les contraintes de la production qui dépend elle aussi des financements obtenus. Mais il arrive à s’en sortir ainsi avec ses revenus aléatoires.

Haroun est très peu dépensier. Il ne fume pas, ne sort pas beaucoup, n’a pas de voiture ni de loisirs particuliers. Tout son temps, il le passe à monter ou regarder des films et son argent sert surtout à acheter des livres, aller au cinéma, participer aux dépenses du foyer et prendre des repas à l’extérieur lorsqu’il est en montage. Haroun déjeune très souvent dehors et cela lui coûte en moyenne 300 dinars par mois.

Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent :  

Zone grise

Afin de régulariser sa situation auprès de l’État et de la Sécurité sociale (CNSS), Haroun a contacté son ancien employeur afin d’obtenir des contrats de travail et déposer une demande pour une patente. Pour l’instant, il est dans l’impossibilité de facturer ses prestations de manière légale, il n’a pas de couverture sociale et ne paie pas ses impôts. Pourtant régulariser sa situation pourrait être à son avantage.

Actuellement, 15% de taux de retenue à la source sont prélevés sur ses revenus par ses client·es. S’il avait une patente, le prélèvement ne serait que d’1,5%. Ces démarches administratives, Haroun a du mal à les entamer concrètement, considérant sa “phobie administrative”. Il semble par ailleurs très peu au fait de ses droits et obligations. Il enchaîne ainsi les montages de films les uns après les autres sans régler sa situation. L’idée même de cotiser pour sa retraite lui semble très lointaine.

Le ministère de la Culture exige également une carte professionnelle pour tous les technicien·nes du cinéma. Mais Haroun n’a toujours pas déposé sa demande. “L’administration m’effraie”.

 Futur  

Haroun terminera bientôt un nouveau film. Il a du mal à refuser les projets qui lui sont proposés. Pourtant, il aimerait s’accorder une pause pour mettre à jour son statut de travailleur indépendant et tenter la réalisation d’un court-métrage. Mais il le sait, réaliser un film est extrêmement coûteux. Cela lui demanderait du temps et de la persévérance et il a conscience qu’il ne faut pas avoir peur d’être jugé car contrairement au monteur, c’est le réalisateur du film qui est l'objet toutes les critiques. 

Récemment, Haroun a pris une décision surprenante pour son entourage. Il a commencé un régime alimentaire. Il trouve que son corps a changé, qu’il s’est affaibli, à force de rester assis toute la journée devant l’écran et de manger à l’extérieur. Il aimerait reprendre le sport et avoir une vie plus saine. Cela fait aussi des mois qu’il doit consulter un ophtalmologue car sa vue a baissé.

"Vivre de sa passion, c’est aussi ne pas s avoir s’arrêter”

Comme d’autres personnes de son âge, il aimerait enfin vivre une expérience à l’étranger, peut-être reprendre des études de cinéma en Europe, monter des films là-bas, créer un jour sa société de production. Il ne sait pas encore. Une chose est sûre, il se sait fait pour le cinéma et il compte bien y rester.