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Yasmine, assistante en médecine interne, 2400 dinars par mois

29 Juillet 2019 |
Yasmine a 35 ans, elle est célibataire. Après onze années d’études en médecine dont quatre ans comme résidente, elle devient docteure et poursuit son travail en tant qu’assistante en médecine interne dans un hôpital public. Elle vit chez ses parents et parvient ainsi à économiser suffisamment d'argent pour financer ses voyages.

Durant ses études de médecine, Yasmine a choisi ce qu’elle appelle une spécialité “intelligente”, une spécialité complexe qui s’intéresse au diagnostic et à la prise en charge de maladies systémiques et auto-immunes. Comme beaucoup d’étudiant·es, elle aurait souhaité devenir chirurgienne, mais son allergie au latex l’en a empêchée. Elle est dans l’impossibilité de porter les gants obligatoires pour les actes chirurgicaux.

Néanmoins, elle a toujours été certaine d’une chose. Elle ne travaillera pas dans les cliniques privées, elle n’a pas l’esprit commerçant, convaincue que seuls les hôpitaux publics peuvent faire avancer la médecine : 

“Le public c’est une référence, c’est le pouls de la société. C’est aussi là qu’on trouve les cas les plus étranges et les plus lourds”.

Pour devenir professeure agrégée, elle continue à suivre des formations et des séminaires à l’étranger afin d’obtenir des certificats d’études complémentaires et décrocher son agrégation. 

Yasmine gagne 2400 dinars par mois, un revenu qui la satisfait pour le moment car elle n’a pas de loyer à sa charge et ses parents s’occupent majoritairement des courses du foyer. Et pour éviter un crédit bancaire, elle utilise la petite voiture que ses parents lui ont offert lorsqu’elle était étudiante.

Son salaire sert donc en partie aux dépenses du quotidien, à se faire plaisir et s’occuper d’elle : le coiffeur et les soins de beauté, l’abonnement à la salle de sport en plus de l’assurance de la voiture.

Ces dépenses restent minimes, ce qui permet à Yasmine de se donner les moyens de voyager. Cette passion, elle l'a découverte durant sa dernière année d’études, lors d’un séjour en Hongrie.

Puis, elle a eu l’idée de joindre l’utile à l’agréable en prolongeant ses séjours lors de séminaires professionnels. Elle peut donc assister aux formations qu’elle finance elle-même et faire du tourisme dans la région. Elle est notamment passée par Paris, Berlin, Cracovie ou encore Moscou.

Voici le résumé de ses rentrées et sorties d’argent :

Depuis la chute du dinar, Yasmine a réduit ses déplacements à l’étranger. L’année précédente, elle a dépensé 2000 dinars pour les séminaires et 7000 dinars pour les voyages personnels.

Pour elle, ce n’est pas juste une question de voyage : “les séminaires auxquels j’assiste sont primordiaux pour mon métier, ils me permettent d’échanger, de rester à la page des dernières trouvailles et technologies.” Le ministère de la Santé participe à ses frais mais de manière très restreinte et insuffisante selon Yasmine.

Sa vie sociale s’est aussi largement réduite depuis le départ de ses ami·es à l’étranger. Ils et elles estiment que les conditions travail et l’état général du secteur de la santé sont démotivant·es et ne sont pas près de s’améliorer.

Yasmine n’a donc plus beaucoup d’ami·es avec qui sortir. Ses loisirs se résument à une promenade dans la médina, un thé à Sidi Bou Saïd, un restaurant branché de temps en temps : “rien de très extravagant”. Le tout ne dépasse pas 100 dinars par mois.

Elle parraine en outre un enfant dans une association pour 50 dinars par mois. Voici le détail de ses rentrées et sorties d’argent :

Zone grise

Depuis qu’elle est devenue assistante en médecine interne, son rapport à son travail a changé. Elle s’est retrouvée face aux limites de son champ d’action :  “À l’étranger, la médecine interne est valorisée, car c’est d’abord et avant tout une science de la réflexion. Un peu comme dans la série TV Docteur House. Mais finalement, on se met à faire ce que les autres spécialistes ne veulent pas faire” .

Pour elle, le danger c’est l’impossibilité de se concentrer sur sa mission originale, celle qui demande de la recherche : les maladies systémiques non connues, orphelines, auto-immunes. Dans son quotidien au travail, ce sentiment est très profond : 

“J’ai l’impression de faire une médecine de guerre, faire au plus urgent alors que je n’ai pas été formée pour ça”.

Unique médecin de la famille, elle est obligée de répondre aux demandes de chacun·e, avec plaisir parfois mais aussi avec épuisement et appréhension : “Il m’arrive d’avoir peur de cette responsabilité face aux membres de la famille. Et si je prenais la mauvaise décision ? Parfois je dois gérer des cas graves, les diriger vers d’autres services, négocier leur admission, contacter des collègues, etc. Il m’arrive d’être mentalement épuisée d’exercer à l’hôpital et à la maison. De plus, ils ne connaissent pas les dessous de mon métier et les dynamiques internes”.

Le manque de challenge dans son métier, la pression de la famille, les amis qui partent, la rencontre amoureuse qui ne vient pas, sont autant de raisons qui poussent Yasmine à envisager elle aussi un départ à l’étranger.

"Je voudrais partir avant que tout ne s’écroule, mais quand je pense à ça, j’ai l’impression d’être une déserteuse.”

Dans les moments plus sereins, elle est convaincue qu’un départ à l’étranger c’est aussi apprendre à se débrouiller seule, avoir son propre appartement, sans causer de malaise dans la famille, car il serait mal vu selon elle, qu’une jeune femme non mariée puisse devenir indépendante en emménageant seule dans un appartement.

Mais Yasmine pense aussi à son métier. Elle souhaiterait découvrir une autre approche vis-à-vis des patient·es et mettre en place son projet professionnel destiné à la Tunisie.

Futur

Yasmine souhaiterait créer un projet en gériatrie, une spécialité qui s’occupe uniquement des personnes âgées, un domaine peu développé en Tunisie et pourtant de plus en demandé. Pour cela, elle aimerait voir comment cela se passe ailleurs.

Elle a donc finalement pris la décision de s’installer quelque temps à l’étranger. Il y a plusieurs options qui s’offrent à elle pour un départ : faire un stage de quelques mois non rémunéré, redevenir interne en France en optant pour le Diplôme de Formation Médical Spécialisé Approfondi ou faire un détachement qui lui permettrait de récupérer son emploi à son retour. Mais cela demande un accord préalable du ministère de la Santé, difficile à obtenir à cause de la fuite importante des médecins travaillant dans le public.

Il restera donc en dernier recours, la démission. “Trouver un travail à l’étranger pour les médecins tunisiens n’est pas un problème, c’est plutôt les conditions de leur retour en Tunisie qui fait débat”.