En France, l’incertitude des étudiants étrangers extra-européens face à l’augmentation des frais d’inscription à l’université

En France, les étudiants étrangers non européens doivent désormais payer 2 902 euros en licence et 3 950 euros en master. En cause, un nouveau décret qui restreint fortement les possibilités d’exonération des universités, dont bénéficiait la plupart d’entre eux. Une hausse qui concerne notamment les étudiants tunisiens, sixième pays d’origine le plus représenté dans les universités françaises.
Par | 24 Septembre 2026
15 minutes
Après son admission à l’université d’Aix-Marseille, Afaf B. s’est empressée de finaliser son inscription administrative en ligne. À la dernière étape, l’étudiante algérienne, venue poursuivre une licence en langues étrangères appliquées, découvre qu’elle devra payer 2902 euros de frais de scolarité, malgré sa demande d’exonération. Soit seize fois plus que les étudiants français et européens inscrits dans la même formation. 

Annoncés par le gouvernement en novembre 2018 dans le cadre du plan « Bienvenue en France», ces « frais différenciés » étaient jusqu’ici largement contournés. Dans les faits, les universités exonéraient partiellement ou totalement la quasi-totalité des étudiants concernés.

Mais un décret du 19 mai 2026, publié dans le cadre du nouveau plan « Choose France for Higher Education » du ministère de l’Enseignement supérieur, restreint désormais ces exonérations. Depuis la rentrée, les universités ne peuvent exonérer que 30% de leurs étudiants extra-européens. Les autres devront s’acquitter de 2 902 euros par an en licence et de 3 950 euros en master, contre respectivement 178 euros et 255 euros pour les étudiants français et européens.  

Seuls les nouveaux inscrits et les étudiants qui changent de cycle, passant de la licence au master, sont concernés. Les étudiants qui poursuivent leur cursus dans le même cycle conservent leur droit d’être exonérés.

La fin des exonérations massives

Le principal changement introduit par le décret concerne le calcul des exonérations. Jusqu’ici, chaque établissement disposait d’un plafond global d’exonérations, indépendant de l’origine des étudiants. Désormais, les universités doivent respecter un plafond propre aux étudiants extra-européens, fixé temporairement à 30% en 2026, puis à 25% en 2027 avant de passer à 20% en 2028. 

« C’est déjà déstabilisant de changer de pays les premiers temps, là c’est une pression en plus », confie Afaf B. contrainte d’emprunter de l’argent à des proches pour financer son année. À 22 ans, l’étudiante espère cependant toujours pouvoir bénéficier d’une exonération. 

Car si le décret fixe un cadre national, les modalités d’application restent à la discrétion des universités. À Aix-Marseille, les étudiants extra-communautaires primo-arrivants doivent avancer l’intégralité des droits d’inscription. L’université prévoit ensuite d’examiner les demandes d’exonérations d’ici l’hiver, puis de rembourser a posteriori les dossiers retenus. « Je trouve que c'est complètement insensé, conteste Afaf B. Comment une personne qui est dans le besoin peut avancer cette somme ? »

Comme Afaf, Ryota O., étudiant japonais en première année de master à Aix-Marseille, a dû trouver des fonds en urgence. Après avoir multiplié les démarches auprès de l’université et sollicité le soutien de ses professeurs, il a finalement décidé de rentrer au Japon, ne pensant pas pouvoir réunir la somme dans le délai imparti. 

Mais suite à une publication LinkedIn, une cagnotte lancée par une connaissance lui a permis de réunir 6 000 euros et de rester en France, puis de finaliser son inscription quelques jours avant la date limite. « On ne sait vraiment pas comment l'université va choisir ces 30%, parce que même elle n'était pas prête à cette réforme », affirme Ryota. 

Passionné par l’histoire de l’Algérie, pour lui, les contraintes liées à l’augmentation des frais d’inscription dépassent la seule question financière : « On ne peut pas aller en Algérie pour apprendre l'histoire du pays, les archives sont en France. Moi, je suis obligé de venir ici. »

 Cette application au cas par cas du décret plonge les étudiants dans le flou.

Face à l’annonce tardive de la mesure, Lille et Grenoble-Alpes ont annoncé ne pas pouvoir appliquer la réforme pour l’année 2026-2027, à l'instar d’autres facultés ayant voté leurs grilles tarifaires avant l'annonce gouvernementale.

Une posture qui « endort la mobilisation », prévient Emmanuel de Lescure, secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNESUP-FSU) : « Ça fait croire que ça pourrait perdurer, or, ces établissements l'an prochain ne pourront pas déroger au décret. »

 Une mesure jugée « discriminatoire » et « raciste »

Les syndicats et organisations des étudiants et du personnel de l’enseignement supérieur s’opposent fermement à la mesure. 

Dès avril 2026, les principaux syndicats étudiants (La Fage, l’Unef et l’Union étudiante) et plusieurs syndicats de personnels (la CFDT, la FSU, la CGT, Sud, FO et l’Unsa) appellent dans un communiqué commun à « manifester massivement » à Paris, devant les établissements et les rectorats pour « maintenir les possibilités d’exonérations des frais d’inscription » pour les étudiants étrangers. Ils dénoncent « une mesure non seulement xénophobe mais aussi profondément incohérente, qui ira à l’encontre de l’objectif “d’attractivité” affiché comme caution par le gouvernement. »

Les contestations se poursuivent dans les mois qui suivent. Une pétition lancée le 9 mai par l’Union étudiante rassemble désormais plus de 31 950 signatures. Plusieurs centaines d’étudiants et de personnels des universités ont également manifesté le 12 mai. 

Un engagement renouvelé à la rentrée. Le 15 septembre, une nouvelle journée nationale de mobilisation à l’appel de l’intersyndicale de l’enseignement supérieur et de la recherche demande le retrait du décret, que le SNESUP-FSU qualifie de « mesure discriminatoire qui empeste la préférence nationale, transmuée en préférence européenne ». Une prochaine mobilisation est prévue le 29 septembre.

De son côté, France Universités, qui rassemble les dirigeants des universités et des grandes écoles, rappelait déjà en avril la « richesse » que constituent les étudiants internationaux pour la France, redoutant qu’ils ne renoncent à s’inscrire dans le pays. 

Dans une étude publiée en 2022, Campus France estimait que les étudiants internationaux représentaient un apport net de 1,35 milliard d’euros pour l’économie française, en prenant en compte les dépenses publiques qui leur sont consacrées.

« Nous sommes pour une université ouverte, accueillante, qui fait son maximum pour donner à chaque jeune les possibilités d'émancipation par le savoir. La diversité des étudiants est un gage de qualité », insiste Emmanuel de Lescure, qui juge le décret « tout à fait discriminatoire » et « contraire au principe fondateur de l'université d’accueil universel ».

Pour Hicham Jamid, docteur en sociologie spécialisé sur les mobilités pour les études, la mesure s’inscrit dans une évolution de restriction des mobilités initiée dans les années 1970. 

« En filigrane, ce sont les mobilités issues de pays africains qui sont visées, précise le chercheur. Le plan « Bienvenue en France » vise à attirer davantage les étudiants qui viennent de Chine, d'Inde et d'autres pays. Ils veulent voir moins de Noirs et d’Arabes dans leurs universités. »

Selon Campus France, à la rentrée 2024-2025, six des dix pays d’origine les plus représentés se trouvent en Afrique : Le Maroc compte le plus grand nombre d’étudiants avec 42 015 inscrits, devant l’Algérie (34 758), le Sénégal (17 722), la Tunisie (15 949), la Côte d’Ivoire (12 672) et le Cameroun (12 291).

Pour le gouvernement, il s’agit d’ « instaurer une forme d'équité financière ». L’ancien Premier ministre Édouard Philippe jugeait alors, dans son discours d’ouverture des Rencontres Universitaires de la francophonie en 2018, « absurde » et « injuste » qu’« un étudiant étranger, issu d'une famille fortunée (…) paye le même montant qu'un étudiant français peu fortuné dont les parents, résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années ».

Des propos qui, selon Hicham Jamid, généralisent le profil social des étudiants étrangers : « Ce type de mobilités fait partie des mobilités privilégiées, mais ça ne veut pas dire que ce ne sont que les enfants issus de classes supérieures qui font cette mobilité-là. » 

Vers un meilleur accueil des étudiants étrangers ? 

Dès 2018, le gouvernement présente la mesure comme un moyen de préserver l’attractivité de la France auprès des étudiants internationaux tout en améliorant leurs conditions d’accueil, grâce à des recettes réinvesties dans des bourses et des dispositifs d’accompagnement.

Selon Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur, l’application des frais majorés pourrait rapporter, d’ici deux à trois ans, environ 250 millions d’euros par an aux universités.

« Ça ne va pas sauver les finances des universités, ni améliorer l'accueil des étudiants extra-communautaires », tranche Emmanuel de Lescure qui qualifie cet argument de « démagogie électorale » visant à séduire l’électorat de l’extrême droite.

En 2024, la dépense intérieure d’éducation (DIE) consacrée à l’enseignement supérieur, qui regroupe les financements de l’État, des collectivités, des entreprises et des ménages, s’élevait à 44,9 milliards d’euros. L’État en assumait 56 %, soit environ 25 milliards d’euros. 

Les 250 millions d’euros de recettes supplémentaires annoncées par le ministre représentent donc moins de 0,6 % de l’ensemble des dépenses consacrées à l’enseignement supérieur, ou environ 1% de la part assurée par l’État. Une somme qui, selon les syndicats, ne suffirait pas à répondre au sous-financement structurel des universités.

« La seule chose qui puisse sortir les universités de leur situation financière désastreuse, c'est un plan d'investissement de l'État par des subventions pour charge de service public », ajoute le maître de conférence, qui alerte également sur le risque de fermeture des formations majoritairement composées d'étudiants extra-européens.

Hicham Jamid pointe, lui, le paradoxe de cette politique : « D'un côté, la France veut attirer plus d'étudiants qui vont devenir demain des travailleurs qualifiés dans des secteurs pour lesquels elle a du mal à recruter : l'ingénierie, la médecine, etc. Mais de l'autre, elle met en place une politique restrictive. »

Des frais qui s’ajoutent au coût de la mobilité

L’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants extra-européens s’ajoute aux coûts engagés avant même leur arrivée en France. « Les démarches administratives, les démarches de visa, ça demande de la patience et beaucoup d'argent et ce n'est pas aussi facile que les gens le disent, surtout quand tu viens d'un pays d'Afrique », raconte Ahlam K., étudiante marocaine arrivée en septembre pour poursuivre sa licence de management à Brest.

Pour intégrer un cursus en France, les étudiants internationaux doivent notamment engager des frais liés à leur dossier, aux tests de langue française, aux démarches de visa et, selon leur situation, à leur titre de séjour.

Depuis le 1er août 2026, les étudiants étrangers qui demandent un visa pour études doivent également justifier de ressources d’au moins 877,50 euros par mois, contre 615 euros auparavant, soit plus de 10 000 euros par an. Pour un Tunisien, cela représente plus de cinq fois le salaire minimum local.

En parallèle, ces étudiants ne sont autorisés à travailler qu’ « à titre accessoire », à hauteur d’environ 20 heures par semaine, soit jusqu'à 60 % de la durée légale du temps de travail. Un chiffre abaissé à 50% pour les étudiants algériens qui disposent d’un statut particulier.  

À cela s’ajoute, depuis le 1er juillet 2026, la restriction de l’accès aux aides au logement (APL), destinées à réduire la part du loyer restant à la charge des bénéficiaires, pour les étudiants extra-européens non boursiers.  Une mesure qui alourdit le coût de la vie en France et pourrait renforcer les barrières financières à leur venue.

Bien qu’exonérée pour l’année en cours, Ahlam K. exprime son inquiétude pour la poursuite de son master : « On ne reste que des étudiants, même quand on est financé par nos parents. »

Pour Emmanuel de Lescure, le risque est désormais de voir une augmentation généralisée des frais d’inscription à l’université.

Une crainte nourrie par le dernier rapport des Assises du financement des universités. Publié en juin, le texte préconise de multiplier par cinq les droits d’inscriptions pour les étudiants français et européens, jusqu’à 900 euros par an en licence et 1 300 euros en master.

« On sait très bien qu’avec ce genre de mesures, on commence toujours par les étrangers pour ensuite l’appliquer à toute la population », conclut Hicham Jamid.

Inkyfada Landing Image

Un média indépendant à la pointe de l’innovation éditoriale

Créez votre compte aujourd’hui et profitez d’accès exclusifs et des fonctionnalités avancées. Devenez membre et contribuez à renforcer notre indépendance.

Un média indépendant à la pointe de l’innovation éditoriale. Devenir membre