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Lamouchi, un sélectionneur sous tutelle
Présenté comme un homme de conviction, Sabri Lamouchi a accepté dès sa prise de fonction en janvier 2026 un compromis fondamental, celui de ne pas avoir la main sur l'intégralité de sa liste. Selon inkyfada, l'accord était implicite mais réel. La Fédération tunisienne de football se réserve le droit de faire figurer certains joueurs, indépendamment du jugement technique du staff, dans la continuité de l’ère Jary.
Ce n'est pas une nouveauté dans l'histoire récente de la sélection. Le brassard de capitaine confié de force à Ferjani Sassi sous Sami Trabelsi, ou encore les compositions d'équipe retouchées sans consultation du sélectionneur à la CAN, relèvent du même mode de fonctionnement. Ce que révèlent nos informations, c'est que Lamouchi n'a pas échappé à cette règle, et que son autorité sur le groupe a été entamée avant même le premier match.
Par exemple, l'arrivée de Rani Khedira, milieu de terrain de 32 ans, évoluant à l'Union Berlin, est décriée au sein même du vestiaire. Plusieurs joueurs peinent à comprendre qu'un joueur ayant publiquement déclaré, à une époque, qu'il ne porterait jamais le maillot tunisien se retrouve propulsé dans le groupe pour la Coupe du monde.
Les promesses non tenues
Lamouchi a multiplié, ces derniers mois, les démarches personnelles auprès de joueurs qu'il entendait convaincre de leur utilité prochaine avec la sélection. Tout d’abord avec Aïssa Laïdouni. Lamouchi s'est rendu en personne au Qatar pour rencontrer le milieu d'Al-Wakrah et lui assurer, face à face, qu'il comptait sur lui pour la Coupe du monde. Un geste fort, d'autant plus chargé de sens que Laïdouni avait été écarté de la CAN dans des circonstances que inkyfada avait déjà documentées. Le milieu de terrain n'était, selon nos informations, pas réellement blessé au point de manquer le tournoi, et souhaitait y participer. L'équipe médicale de la FTF avait acté son indisponibilité sans consulter son club, et Laïdouni avait disputé un match avec Al-Wakrah en pleine CAN. Malgré la démarche personnelle de Lamouchi et la promesse faite au Qatar, le joueur n'est pas dans la liste.
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Le second cas est celui de Ferjani Sassi. Selon nos informations, Lamouchi a personnellement contacté le milieu de terrain pour lui promettre non seulement une place dans le groupe, mais également le brassard de capitaine. Pour convaincre son interlocuteur, le sélectionneur aurait même déclaré à Sassi qu'il pouvait enregistrer la visioconférence, tant il se disait certain de sa décision. Sassi n'est pas dans la liste.
Le cas d'Amin Cherni illustre également ce schéma. Avant le stage de mars 2026 et la première liste de Lamouchi, le technicien s'était déplacé en Turquie pour rencontrer personnellement le défenseur de Göztepe et lui garantir une place dans la liste. Alors que Cherni réalise l'une des meilleures saisons de sa carrière, il avait découvert avec surprise son absence dans le groupe de mars. Ce qui a aggravé la situation est que la FTF a publiquement indiqué qu'il était blessé. Cherni était en parfaite santé. Il aurait souhaité démentir publiquement, et c'est son entourage qui l'en a dissuadé, de peur que cela ne lui ferme définitivement les portes de la sélection.
Ces promesses non tenues ont produit un effet délétère sur le groupe. Plusieurs joueurs doutent désormais ouvertement de la capacité de Lamouchi à gérer un vestiaire. Sa tendance à promettre sans tenir, et à s'emporter lorsque les situations lui échappent,
commence à circuler. Concernant la non-convocation au Mondial de Louey Ben Farhat, sa demande de délai supplémentaire aurait mis le feu aux poudres. La FTF communique les dates de rassemblement bien en amont. En concertation avec son staff médical,
Ben Farhat a souhaité demander une semaine supplémentaire de récupération après une longue blessure, son club souhaitant par ailleurs le vendre cet été. Le joueur n'a jamais refusé explicitement de venir. Lamouchi l'aurait très mal pris, s'emportant
au téléphone contre le joueur, puis contre son père, allant jusqu'à les menacer, considérant la demande comme un manque de respect. Une tension
qui a ensuite débordé en conférence de presse, forçant le joueur
à s'expliquer à son tour.
Un conflit autour du brassard de capitaine a également opposé Lamouchi à Ali Abdi, qui convoitait le rôle. L'incident a dû être apaisé par Wahbi Khazri, membre du staff.
Le système des quotas et les intérêts FIFA
Derrière les choix du sélectionneur se dessine une logique que nos enquêtes précédentes avaient déjà mise en lumière. La composition du groupe répond aussi et surtout à une volonté de satisfaire les clubs, en s'assurant qu'un minimum d'un joueur par grande formation soit retenu. L'objectif est économique autant que politique : la FIFA verse aux clubs des indemnités journalières pour chaque joueur mis à disposition lors de la compétition. Le mécanisme est simple, plus une équipe avance, plus la durée de participation est longue, plus les clubs touchent. Pour la Coupe du monde 2022, le montant total alloué dans ce cadre atteignait 209 millions de dollars, soit environ 10 950 dollars par joueur et par jour.
Cette mécanique est connue et encadrée par la FIFA. Ce qui l'est moins, c'est la manière dont elle est instrumentalisée en interne à la FTF pour faire circuler les influences. Selon nos informations, la politique de la liste 2026 a été explicitement formulée ainsi, en s'assurant que chaque grand club soit représenté pour que tout le monde bénéficie des retombées financières.
Le cas du gardien Aymen Dahmen en est un exemple direct. Lamouchi ne souhaitait pas l'inclure dans sa liste. Mais ce quota non officiel, tenu par Hussein Jenayah qui souhaite apaiser les esprits, exige la présence d'un élément du CS Sfaxien - une influence que le club exerce notamment via Moez Mestiri, ancien président du CSS désormais membre du bureau fédéral. Noureddine Fahrati, gardien du Stade Tunisien, aurait autrement été appelé. Il réalise pourtant une saison exceptionnelle, avec dix-neuf clean sheets. Il n'est pas dans la liste. Ben Hassen, lui, représente l'ES Sahel, une autre case cochée dans la logique des quotas.
La présence de Raed Chikhaoui est due à la même logique, mais portée par un autre réseau. L'US Monastir pèse dans les décisions grâce à Marwa Skhiri, présidente de la Commission fédérale des litiges de la FTF et ancienne secrétaire générale du club. Particulièrement influente auprès du bureau exécutif, elle pousse régulièrement, selon nos informations, à ce qu'un joueur monastirien figure dans les listes. Chikhaoui est ainsi retenu au détriment d'Aala Ghram, dont les performances plaideraient davantage pour une sélection.
Ce dernier aurait pu être sélectionné à la place de Dylan Bronn, qui n’a pas joué depuis janvier, mais qui profite de son amitié avec Wahbi Khazri.
Zaalouni, du Club Africain, a lui aussi été écarté, mais la logique ici est légèrement différente : le Club Africain dispose déjà de deux représentants dans la liste, Abdelmouhib Chamakh dans les buts et Firas Chaouat en attaque. C'est Moutaz Neffati qui lui a été préféré en défense, dans une tentative d'équilibrage entre formations. Quant à Mohamed Amine Ben Hamida, sa présence s'explique par l'appartenance à l'Espérance de Tunis, club dont il fallait, là encore, inclure un représentant.
Jenayah, toujours aux commandes
Comme inkyfada le documente depuis plusieurs mois, le véritable homme fort de la FTF reste Hussein Jenayah. Vice-président de la fédération, son influence dépasse largement le cadre de ses prérogatives officielles. Elle s'exerce sur les choix sportifs, la communication institutionnelle et la gestion des crises, sans contre-pouvoir réel.
La composition de la liste pour la Coupe du monde illustre une fois de plus cette emprise. Plusieurs choix ont été imposés par la FTF, en particulier par le vice-président. Les tensions au sein du bureau fédéral, exacerbées notamment après les révélations de inkyfada en janvier, ont conduit à l'adoption d'une politique de compromis. Pour calmer les pressions des différents clubs, la décision a été prise de distribuer les places de façon à satisfaire le plus grand nombre, au détriment de la cohérence sportive.
Moez Nasri, président de la fédération, est considéré en interne par de nombreux acteurs comme une figure de façade : "Moez Nasri est juste là pour faire joli. C'est une vitrine pour montrer qu'on a nettoyé la façade de Jary. Mais le système Jary est toujours présent, et je dirais même qu'il est encore plus présent qu'à l'époque", conclut une source interne.



