“La Tunisie avait une vraie chance avec Marwen”
“À la base, c’est Ihab Ayed qui nous a contactés il y a trois ou quatre ans. Ils envoyaient des jeunes en Corée du Sud en préparation des JO Jeunesse. Il a repéré que Marwen faisait du ski de compétition et m’a demandé s’il serait intéressé de participer pour la Tunisie.”
Zouhir, père de Marwen Mallek, athlète en ski alpin, se souvient précisément de ce premier échange. À l’époque, Ihab Ayed est l’un des relais du CNOT sur les sports d’hiver, un interlocuteur connu par plusieurs athlètes de la diaspora. Le projet est alors simple : intégrer Marwen Mallek dans un groupe de préparation, l’emmener en Corée du Sud avant les JO d’hiver de la jeunesse en 2024 et tenter une première apparition tunisienne dans une discipline où le pays n’existe pas.
“Marwen était très content. Il est parti deux semaines en préparation, avec plein de pays différents. Il avait tout espoir de participer aux JO Jeunesse”, raconte son père. À un mois de l’échéance, le dossier se bloque. “Le CNOT n’a pas fait le nécessaire pour affilier la Tunisie au ski alpin auprès de la Fédération Internationale de Ski (FIS). C’était uniquement de l’administratif. Une demande d’affiliation. Tout était prêt, il manquait juste une signature, un tampon.”
Selon Ihab Ayed, “la Tunisie avait une vraie possibilité de se qualifier avec Marwen”. Sur le plan administratif, l’absence de fédération de ski en Tunisie ne constituait pas un blocage, la FIS autorisant le CNOT à affilier directement des athlètes lorsque la discipline n’est pas structurée au niveau national.
Lors d’un rendez-vous au ministère des Sports, Zouhir Mallek insiste sur un point : “On n’est pas venus demander de l’argent. Les entraînements étaient assurés, Marwen avait quelques sponsors. Le seul soutien demandé, c’était administratif.” Des promesses sont faites, le dossier est censé être suivi. Puis plus rien. “Un mois est passé, deux mois, trois mois. Le directeur sportif a voulu avoir le contact des coachs de Marwen pour évaluer son niveau. Je lui ai expliqué que le ski se juge par des points. Je lui ai donné les contacts. Après ça, plus de nouvelles.”
“Avec une autre nationalité, il se serait qualifié. Il aurait participé aux JO en géant et en slalom”, explique son père.
La comparaison avec d’autres pays revient souvent dans son discours. “Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Kenya, Madagascar, le Brésil ont envoyé des athlètes. Le Brésil n’a pas de stations de ski et ils ont une médaille d’or en géant. Ils ont accepté un binational suédo-brésilien. C’est pareil pour nos enfants, ils sont binationaux.”
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À 19 ans, Marwen Mallek doute naturellement pour sa carrière. “À un moment, il m’a demandé si ça valait le coup de continuer la compétition. Je lui ai dit de faire du sport pour lui.” Son père ne cache cependant pas son amertume. “J’en veux au CNOT. Quand on me dit qu’on ne connaît pas les sports d’hiver, alors que Mehrez Boussayene siège dans une commission des JO d’hiver, comment expliquer qu’on n’envoie pas d’athlètes ?”
Jonathan Lourimi, un talent qui échappe à la Tunisie
Alors que la Tunisie n’avait encore jamais participé aux Jeux olympiques d’hiver, Jonathan Lourimi décroche en janvier 2024 une médaille d’argent en monobob hommes aux Jeux olympiques de la jeunesse de Gangwon, en Corée du Sud. L’exploit est d’autant plus marquant que l’athlète a débuté le bobsleigh à peine un an plus tôt. “Jamais je n’aurais imaginé pouvoir en arriver là”, confie-t-il alors sur ses réseaux sociaux.
Cette trajectoire démarre en 2022, de la même manière que Marwen Mallek. Le CNOT confie alors à Ihab Ayed le recrutement de jeunes pour participer aux Jeux olympiques de la jeunesse d’hiver, dans le cadre d’un programme soutenu par les autorités coréennes pour ouvrir les sports d’hiver à des pays peu représentés.
Après Gangwon, aucun cadre spécifique n’est mis en place pour accompagner Jonathan Lourimi vers le cycle olympique suivant. L’athlète poursuit son parcours à l’étranger, dans des structures qui ne dépendent pas de la Tunisie. Né en Suède d’un père tunisien et d’une mère polonaise, il dispose, sur le plan administratif, de la possibilité de concourir sous d’autres couleurs.
En 2025, il change de nationalité sportive pour représenter la Pologne, mettant fin à la brève parenthèse tunisienne dans son parcours. Contacté par inkyfada, le père de Jonathan Lourimi indique n’avoir “rien à dire sur le sujet”. La Tunisie perd donc l’un des rares athlètes à avoir fait exister ses couleurs sur un podium hivernal, sans qu’aucun dispositif de suivi n’ait été formalisé par le CNOT après son exploit aux JO de la jeunesse.
“Au final, c’est la Tunisie qui est perdante”
Mehdi Zoghlami découvre le ski de fond presque par hasard, dans le nord de la Suède, où il vit. “J’étais juste un gars normal, né en Suède. Je faisais du foot, d’autres sports. Puis j’ai rendu visite à un ami qui faisait beaucoup de ski, du ski alpin et du ski de fond. C’est comme ça que j’ai commencé à m’y intéresser.” L’idée de représenter la Tunisie ne vient pas de lui au départ. “Ce sont des amis suédois qui m’ont dit : “La Tunisie n’est pas représentée aux Jeux d’hiver, ce serait une bonne idée que tu la représentes.”
Pendant plusieurs années, Mehdi s’entraîne seul, finance ses compétitions, progresse rapidement. “Les gens autour de moi ont commencé à me dire que je m’améliorais très vite pour un sport que je n’avais jamais pratiqué avant. C’est là que le projet est devenu sérieux.”
Le premier contact avec le CNOT se fait de manière directe. “Une Suédoise m’a donné le numéro de Mehrez Boussayene. Je l’ai appelé, je lui ai expliqué que je rêvais de représenter la Tunisie. Je lui ai dit que je faisais tout seul, sans club, sans soutien. Il m’a répondu qu’il fallait des résultats avant d’entrer dans un club. Puis il m’a dit : “Bon courage.”
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Après cette première prise de contact, le dialogue s’éteint. “Je me suis amélioré, je leur ai envoyé mes résultats, des messages sur WhatsApp, des mails avec tous les documents. C’était toujours à sens unique. Quand je demandais où en était mon dossier, on me répondait : “C’est en marche.” Et puis plus rien.”
L’année précédant les Jeux de Milan-Cortina est décisive. Une opportunité de qualification en Norvège s’ouvre pour des pays non qualifiés. “Pour moi, il y avait juste un train à prendre. Une chance idéale, économiquement, pour la Tunisie. J’ai recontacté tout le monde au CNOT. Je leur ai dit que c’était maintenant ou jamais. Mais ça n’a rien donné.”
Pendant ce temps, Mehdi finance seul son projet. “Je me levais à trois heures du matin pour m’entraîner avant le travail. Ensuite je travaillais, puis je rentrais voir ma femme et ma fille. Je faisais trois à quatre heures d’entraînement par jour. Tout ça sans savoir si la Tunisie allait suivre.” La dernière demande du CNOT est purement administrative : un budget.
“Ils m’ont demandé combien coûterait une saison professionnelle. Je leur ai envoyé un budget détaillé. Et après ça : silence radio.”
Pour Mehdi, le problème dépasse son cas personnel. “On était plusieurs à vouloir faire du ski de fond, du ski alpin, du bobsleigh. On aurait pu être dix. Quand tu vois des pays comme le Bénin, Madagascar ou Haïti aux Jeux d’hiver, tu te dis que ce n’est pas une question de neige ou de culture. C’est une question de volonté. Au final, c’est la Tunisie qui est perdante.”
Pour Ihab Ayed, l’échéance de 2030, organisée en France, laisse encore une fenêtre étroite. “On connaît le nombre de Franco-Tunisiens présents dans les Alpes, on pense évidemment à Marwen et à d’autres. Mais il faut que quelque chose se passe au plus vite si la Tunisie veut se donner une chance. La priorité, c’est peut-être l’ouverture d’une structure dédiée, d’une fédération, pour commencer à rattraper le retard.”



