Décès de réfugié·es dans les Balkans : soudoyer pour retrouver ses proches disparu·es

De nos jours, le nombre de demandeur·ses d’asile qui meurent sur la route des Balkans est encore plus élevé que pendant la crise de 2015. Déjà confrontées à l'indifférence de l'État pour identifier leurs proches, les familles sont également obligées de soudoyer les autorités, y compris les gardes-frontières, dans l'espoir de les retrouver. Cette enquête, publiée à l’origine par Solomon, dévoile la lutte des familles des victimes des routes migratoires. 
Par | 01 Juin 2024 | reading-duration 15 minutes

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Illustration : Galatia Iatraki
Il espérait retrouver son fils dans un camp de réfugié·es. Après avoir passé trois semaines à le chercher, il s'était préparé à la possibilité de le retrouver dans un hôpital. Mais il ne s’attendait pas à le retrouver dans un cimetière. 

Lorsque un policier, portant un insigne bulgare sur son uniforme, lui a montré la photo de son fils gisant sans vie dans l'herbe, le sol s’est dérobé sous ses pieds. "J’aurais aimé pouvoir au moins voir Majd une dernière fois. Mon esprit ne peut toujours pas croire que la personne dans cette tombe est mon fils”, déclare Husam Adin Bibars.

Ce réfugié syrien de 56 ans, père de quatre autres enfants, a passé 22 jours à chercher son fils à distance., Il décide finalement de dépenser ses maigres économies pour voyager du Danemark vers la Bulgarie pour partir à sa recherche – mais il est déjà trop tard.

Une fois en Bulgarie, il apprend que le corps de Majd, 27 ans, a été enterré quatre jours seulement après sa découverte. Majd a été enterré en tant que personne non identifiée ; aucune indication ne permettait de savoir que la personne enfouie sous ce tas de terre, où Bibars se rendit plus tard, était son fils.

"On entend dire que l’Europe est la terre des libertés, de la démocratie et des droits de l’Homme”, affirme M. Bibars d’un ton grave. “Où sont les droits de l’Homme si je ne peux pas voir mon fils avant son enterrement ?”

Husam Adin Bibars tenant la photo de son fils Majd. Photo : ARD.

Mort sans identification

Majd a traversé la Turquie pour se rendre en Bulgarie avec une vingtaine d’autres personnes, dans l'espoir de retrouver ses parents et ses frères et sœurs en Europe. Une fois arrivé, sa femme, enceinte, et leur fille Hannah l’auraient rejoint.

Vers la fin du mois de septembre, Majd cesse de répondre aux appels et aux messages. Le passeur explique à Bibars que Majd est tombé malade et qu'ils ont dû le laisser derrière eux. Les autorités ont par la suite déclaré à Bibars que son fils était mort de soif, d'épuisement et de froid.

Ces dernières années, avec le soutien des fonds de l’Union européenne (UE) et la participation accrue de l’agence européenne de garde-frontières Frontex, les pays des Balkans ont renforcé les contrôles aux frontières, construit des clôtures, déployé des drones et mis en place des mécanismes de surveillance. Mais cela ne dissuade pas les demandeur·ses d’asile, et les pousse plutôt à emprunter des itinéraires plus longs et plus dangereux pour échapper aux autorités.

Une enquête menée par Solomon en collaboration avec la rédaction d'investigation Lighthouse Reports, le magazine allemand Der Spiegel et la télévision publique allemande ARD, le journal britannique i news, et Radio Free Europe / Radio Liberty, a constaté que l'hostilité à laquelle les gens sont confrontés aux frontières de l'Europe dans leur vie se poursuit même dans leur mort. 

Lors de l’enquête, il a été découvert que depuis le début de l’année 2022, les corps sans vie de 155 personnes, présumées migrant·es, ont fini dans des morgues à proximité des frontières et le long d'un itinéraire traversant la Serbie, la Bulgarie et la Bosnie.

Des tombes anonymes dans le cimetière de Loznica en Serbie. Photo : May Bulman / Lighthouse Reports.

Selon les données, en 2023, le nombre de décès a augmenté de 46 % par rapport à l’ensemble de l’année 2022. 

Dans les Balkans, les personnes qui prennent cet itinéraire doivent faire face à des conditions météorologiques difficiles, mais aussi aux refoulements, à la brutalité accrue des gardes-frontières et des passeur·es, aux vols commis par les forces frontalières, voire à des détentions dans des prisons secrètes.

Pour leur part, les familles des personnes disparues ou décédées dans la région doivent chercher leurs proches dans les morgues, les hôpitaux et au moyen de groupes Facebook et WhatsApp, tout en faisant face à l'indifférence des autorités.

En Bulgarie, cette enquête révèle qu'ils doivent souvent payer des pots-de-vin dans l'espoir d'en savoir plus sur leurs proches disparu·es.

10 principales conclusions de cette enquête :

  • En 2022, le nombre de personnes voyageant irrégulièrement à travers les Balkans vers l’Europe occidentale a atteint son plus haut niveau depuis 2015, Frontex ayant enregistré 144.118 franchissements irréguliers des frontières.
  • En 2023, ce chiffre est inférieur (79.609 en septembre), mais il reste bien plus élevé qu'en 2019 (15.127) et en 2018 (5.844).
  • La route des Balkans est plus dangereuse que jamais : en l’absence d’un système d’enregistrement centralisé pertinent, la plateforme “Missing Migrants” de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) suggère que le nombre de personnes décédées ou disparues en 2022 est plus élevé qu’en 2015.
  • Selon les données recueillies dans le cadre de cette enquête, au moins 155 corps non identifiés se sont retrouvés dans six morgues choisies le long d'une section de la route des Balkans passant par la Bulgarie, la Serbie et la Bosnie. La majorité des corps (92) ont été retrouvés cette année.
  • Pour 2023, ce nombre affiche déjà une augmentation de 46 % par rapport à 2022 et est multiplié dans certaines morgues.
  • Certaines morgues en Bulgarie (Burgas, Yambol) ont du mal à trouver de la place pour les corps des réfugié·es. D'autres en Serbie (Loznina) n'ont pas d'espace du tout.
  • Cela contribue à ce que des corps non identifiés soient enterrés en quelques jours, dans des tombes “Sans Nom”. Cela signifie que les familles n'ont pas la possibilité de rechercher leurs proches.
  • En Bulgarie, les familles affirment qu'elles devaient soudoyer le personnel des hôpitaux et des morgues, mais aussi les gardes-frontières, à la recherche de leurs proches. Des sources sur le terrain confirment la pratique, qui est également enregistrée dans un fichier audio en la possession [de Solomon].
  • En Bosnie, au moins 28 personnes présumées être des demandeur·ses d’asile sont déjà mortes dans la rivière Drina cette année, contre seulement 5 en 2022 et 3 en 2021.
  • La bureaucratie et le manque d'intérêt de l'État entravent les efforts visant à identifier les demandeur·ses d'asile décédé·es.

Cause du décès inconnue

Que faites-vous lorsque votre petit frère est porté disparu, et qu’en raison de votre statut dans le pays où vous vivez, vous ne pouvez pas partir à sa recherche ?

Asmatullah Sediqi, un demandeur d’asile âgé de 29 ans, se trouvait dans son logement d’asile à Warrington, au Royaume-Uni, lorsque les compagnons de voyage de son frère l’ont informé que Rahmatullah, âgé de 22 ans, était probablement mort.

En raison de son statut de demandeur d'asile, le ministère de l'Intérieur britannique n'a pas autorisé Asmatullah à retourner en Bulgarie, pays qu'il avait lui-même traversé lors de son voyage, dans le but de chercher son frère.

Lorsqu'un ami a pu y aller à sa place, la police bulgare a refusé de lui donner la moindre information. Et le personnel de la morgue lui a demandé 300 euros pour qu'il puisse voir les corps, explique Sediqi.

“Dans une telle situation, chacun devrait aider l’autre”, ajoute-t-il. “Ils ne connaissent que l’argent. Ils ne s’intéressent pas à la vie humaine.”

Rahmatullah Sediqi sur une photo fournie par son frère.

Asmatullah finit par réussir à emprunter la somme demandée. En juillet 2022, 55 jours après la disparition de son frère, l’hôpital de Burgas confirme que l’un des corps à la morgue est bien celui de Rahmatullah. En empruntant 3 000 euros supplémentaires, il a pu payer une entreprise qui s’est chargée de rapatrier la dépouille de son frère à leurs parents en Afghanistan. 

Mais à ce jour, Sediqi reste rongé par une question : comment son frère est-il mort et pourquoi ne lui a-t-on rien dit ?

Les autorités bulgares ne lui ont pas communiqué les résultats de l’autopsie “parce que je n’ai pas de visa pour m’y rendre”, explique-t-il. Je suis sûr que lorsque la police l’a trouvé dans la forêt, elle a dû prendre quelques photos. C'est très douloureux de ne pas savoir ce qui est arrivé à mon frère. C’est dévastateur.”

“Pas une seule plainte”

Dans le cadre de cette enquête menée par Solomon, Lighthouse Reports, RFE/RL, inews, ARD et Der Spiegel, plusieurs proches ont déclaré qu’ils avaient également été contraints de corrompre des travailleur·euses de la morgue de l’hôpital de Burgas pour savoir si des membres de leur famille figuraient parmi les mort·es.

Lorsque les enquêteur·ices ont demandé à l’administration de l’hôpital si elle était au courant de telles pratiques, Galina Mileva, chef du service de médecine légale de l’hôpital de Burgas, a déclaré qu’elle n’avait reçu “aucun rapport ou plainte à ce sujet. L’identification des corps n’est effectuée qu’en présence d’un agent de police chargé de l’enquête et d’un expert médico-légal.”

L'administration a également répondu qu'il n'existe aucune disposition légale permettant aux employé·es de réclamer de l'argent à leurs proches dans le cadre de cette procédure.

“Nous demandons que ces plaintes nous soient adressées, ainsi qu’aux autorités chargées de l’enquête, par les voies officielles. Si de telles pratiques sont avérées, les employés seront tenus pour responsables”, ont-ils ajouté.

“De l’argent est demandé à chaque étape du processus”

Un autre parent, dont la famille s’est également rendue en Bulgarie fin 2022 pour rechercher un proche, a révélé qu’après avoir versé 300 euros au personnel de la morgue pour être autorisé à voir les cadavres. Ils ont également dû payer les gardes-frontières.

“C'était la seule façon qu’on soit pris au sérieux”, avoue le proche. 

Lorsqu’ils ont demandé aux gardes-frontières de leur montrer des photos de personnes retrouvées mortes, les agent·es ont déclaré qu’ils n’avaient pas le temps. Mais, lorsque la famille a fini par accepter de payer 20 euros pour chaque photo qui leur était montrée, le temps a finalement été trouvé.

Georgi Voynov, avocat du Comité bulgare du programme Helsinki pour les réfugiés et les migrants, a confirmé que des familles de personnes décédées ont contacté le Comité, expliquant que des hôpitaux leur demandaient d'importantes sommes d'argent pour confirmer la présence du corps de leur proche. 

“Ils se plaignent qu’on leur demande de l’argent à chaque étape du processus”, a-t-il déclaré.

Des organisations internationales, dont la Croix-Rouge bulgare, ont corroboré que des personnes qu'elles ont aidées leur ont fait part de ce type d'expérience. Elles ont notamment été contraintes de verser de l'argent aux hôpitaux et aux morgues.

Un responsable de la Croix-Rouge bulgare, qui s'est exprimé sous couvert d'anonymat, a commenté : “Nous comprenons que ces personnes sont très débordées et doivent être payées en plus pour tout le travail supplémentaire qu’elles accomplissent. Mais cela doit se faire dans la légalité.”

L’enquête originale, réalisée par Solomon et ses partenaires, est disponible ici.