À Sidi Hassine, le décès d’un jeune homme rappelle un quotidien sous contrôle policier

“On ne connait le centre-ville que sur les photos. Dès qu’on se rend sur l’Avenue Bourguiba, la police nous contrôle”. À la suite du décès d’Ahmed Amara, inkyfada a recueilli de nombreux témoignages d’habitant·es de Sidi Hassine, en marge des manifestations et sous les nuages de gaz lacrymogène. Ils et elles dénoncent un état d’occupation et de persécution policières. De son côté, la police organise sa défense. Reportage.
Par | 16 Juin 2021 | 20 minutes | Disponible en arabeanglais
Sidi Hassine, à 13 kilomètres de Tunis. Depuis le décès d’Ahmed Ben Amara, survenu le 9 juin, de nombreux véhicules de police arrivent chaque jour en renfort devant le commissariat du quartier. À la tombée de la nuit, les voitures se positionnent et interdisent l’accès à la zone située aux alentours du poste. Malgré cela, de nombreux jeunes du quartier restent déterminés et continuent de manifester. Ils réclament que les responsables de la mort d’Ahmed soient poursuivis en justice et que les forces de l’ordre respectent enfin leurs droits. 

Pour la cinquième nuit consécutive, les mouvements de protestation ne faiblissent pas. Des flammes jaillissent d’un quartier plongé dans l’obscurité. Des jeunes brûlent des pneus et entreposent des pierres au milieu de la route pour bloquer les voitures de police qui tentent de les poursuivre. Pour protéger leur identité des caméras de la police technique et résister aux effets du gaz lacrymogène, la plupart des manifestants retirent leur t-shirt pour l’enrouler autour de leur visage.

D’autres manifestants adressent des insultes à l’attention des forces de l’ordre ou désignent par leurs noms certains agents de sécurité, les accusant de corruption, d’abus de pouvoir ou de violences arbitraires. “ Le poste de police de Sidi Hassine ressemble plus à un local de la Recette des finances. Il suffit d’y mettre les pieds pour qu’on te rackette. Si tu ne paies pas, ils te colleront n’importe quelle accusation et tu subiras toutes formes de restrictions”, déclare l'un d’entre eux. Ce dernier fait partie de la liste officielle des blessé·es de la Révolution.

On ne connait le centre-ville que sur les photos. Dès qu’on se rend sur l’Avenue Bourguiba, la police nous contrôle. Il suffit de leur dire qu’on est de Sidi Hassine pour être fouillés, suspectés de détenir de la drogue. On est présumés criminels sans aucune forme de procès. Présumés coupables jusqu’à preuve du contraire”, renchérit un autre manifestant, âgé d’à peine 20 ans.   

Traces de bombes à gaz lacrymogène sur la fenêtre d’une maison de la Cité Mrad à Sidi Hassine.

Depuis le scandale d’une vidéo montrant un mineur déshabillé puis embarqué par la police quelques jours auparavant, les policiers se veulent plus prudents. 

Ce soir-là, l’un d’eux lance à son collègue : Vas-y, balance la bombe à gaz, mais sans insultes… C’est ici que le gamin a été filmé, il y a plein de caméras.” 

Les agents de police s’engagent alors dans les ruelles de la Cité Mrad, à Sidi Hassine. À la poursuite des manifestants, ils n'hésitent pas à lancer des bombes à gaz sur les façades et fenêtres d’habitations où des jeunes se seraient réfugiés. Cet usage du gaz lacrymogène déjà observé et documenté par inkyfada lors de précédents mouvements de protestations, est contraires aux réglementations internationales interdisant d’y avoir recours dans des endroits clos ou des espaces restreints.

Ce soir-là, les policiers tentent en vain d’encercler les protestataires pour les arrêter. Mais le vent se retourne contre eux et leur renvoie les émanations du gaz qu’ils avaient eux-mêmes lancé. Pour cette fois, ils seront contraints de cesser les tirs.

Sur le pas de sa porte, un sexagénaire est à bout de nerfs. Il tape des poings sur ses genoux et se lamente, au bord des les larmes : "Je suis fatigué, mon Dieu, je n’en peux plus… Tous les soirs c’est comme ça, manifestants et policiers viennent s’affronter devant chez moi. Je n’arrive plus à dormir ni à travailler.  Notre maison est devenue la cible des bombes à gaz et le tapage nocturne nous empêche de fermer l’œil. 

Deux versions contradictoires, un seul mort

Ce mouvement de protestation a débuté le 9 juin. La rumeur de la mort d’Ahmed Ben Amara, tué par des policiers, se propage. Les forces de l’ordre démentent rapidement l’information et nient toute responsabilité… mais les proches d’Ahmed n’en démordent pas : le jeune homme aurait été tabassé par les policiers puis laissé pour mort, menotté.

À la suite de la pression exercée par les protestataires, la version officielle sera diffusée le lendemain matin. Le porte-parole officiel du ministère de l’Intérieur, Khaled Hayouni, dément alors le fait que la mort du jeune homme soit liée aux agents de sécurité. D’après ses déclarations, Ahmed avait pris la fuite après qu’une patrouille de police a tenté de l’interpeller, et était déjà décédé à son arrivée à l’hôpital. 

Le porte-parole accuse également des jeunes du quartier de s’être attaqués à la patrouille de sécurité, à l’aide d’objets contondants, afin de permettre à Ahmed de s’échapper. Resté vague sur les circonstances de l’interpellation, il n’a pas évoqué le fait que le jeune homme était menotté au moment de l’altercation. Inkyfada a tenté de joindre Khaled Hayouni à de nombreuses reprises afin d’obtenir des informations plus détaillées, mais ces demandes sont restées sans réponse. 

Inkyfada a recueilli les témoignages de la famille d’Ahmed, de ses amis et des jeunes de son quartier. Tous et toutes relatent une seule et même version, affirmant qu’elle leur a été rapportée par les témoins oculaires de l’incident. Walid Aouni, ami et voisin d’Ahmed, déclare : “ La veille de sa mort, une patrouille de sécurité a essayé de l’arrêter. Comme il a montré un peu de résistance, ils lui ont confisqué sa moto, l’ont jetée et ont voulu l’emmener vers le fourgon de police. Il a refusé en disant -d’après les témoins- qu’il n’y avait pas de raison de l’arrêter et qu’il n’allait pas laisser sa moto traîner dans la rue jusqu’à ce qu’elle soit vandalisée ou volée.

Photo d’Ahmed Ben Amara dans la main d’une femme venue présenter ses condoléances, le lendemain de l’enterrement.

Walid poursuit : “ Après qu’une jeune fille du quartier a partagé sur Facebook une vidéo montrant l’agression d’Ahmed, les forces de l’ordre ont fait une descente à son domicile à 2h du matin pour la faire supprimer. Elle a aussi subi des menaces et a eu peur, elle n’a que 17 ans. Cette fille, qui était témoin de la scène, a affirmé qu’Ahmed a été battu puis embarqué dans la voiture”, assure-t-il.

Plusieurs témoignages évoquent l’existence de cette vidéo, mais inkyfada n’a pas réussi à en retrouver la trace. De même, il n’a pas été possible de contacter la jeune fille précitée, ni même de connaître son identité.

Vous pouvez imaginer ce qui s’est passé plus tard, quand ils l’ont fait monter dans la voiture... Qu’est-ce qui s’est passé entre le moment où il était dans cette voiture et le moment où il a été transporté par un citoyen, un jeune notre quartier, à l’hôpital, alors qu’il était menotté ! Les jeunes de son quartiers l’auraient enlevé des mains des policiers ? Ça vous semble crédible ça ?”, s'interroge Walid. “ Ils ont inventé cette histoire parce qu’il est arrivé à l’hôpital menotté, comme quoi il a réussi à s’échapper grâce à ses amis… parce qu’il est mort avec des menottes…”, ajoute le jeune homme avec dépit.

Walid raconte ensuite qu’il s’est rendu à la morgue et a vu son ami menotté. Fébrile mais déterminé, il déclare : “ Je n’ai toujours pas pu accepter tout ça. Je connais mon ami. Est-il possible que toutes ces personnes sortent pour manifester en faveur d’un délinquant, comme la police voudrait nous le faire croire ? On a vu, dans les manifestations d’hier, des pères de famille protester avec leurs enfants contre les forces de sécurité. Un des nôtres a reçu une bombe lacrymogène en pleine poitrine et n’a pas pu se rendre à l'hôpital, il souffre chez lui en ce moment-même”. Walid assure que le frère de ce dernier aurait en plus été interpellé par la police pour avoir partagé la vidéo de l’agression d’Ahmed, mentionnée plus haut. 

Le 11 juin, le lendemain des funérailles d’Ahmed, inkyfada a pu s’entretenir avec des membres de la famille du défunt, à leur domicile, situé au cœur du quartier de Sidi Hassine. Sur place, l’atmosphère de deuil est palpable : les gens discutent à voix basse, les visages sont fermés sous un soleil de plomb. Une grande tente blanche a été dressée en signe de deuil.

Devant le domicile d’Ahmed Ben Amara, le lendemain de son décès..

Assis la tête sur une marche en ciment devant sa maison, Moncef Ben Amara, sexagénaire et père du défunt, raconte : “ Je dors à peine. Je répète ce qui est arrivé à mon fils à qui veut l’entendre, des dizaines de fois chaque jour. Je vais encore le répéter, sachant que je vais revivre ce que j’ai ressenti, et que je ressens encore”.

Entre 18 et 19 heures, j’ai croisé mon fils qui sortait de la maison. Je lui ai dit de ne pas acheter de pain, que j’allais en ramener plus tard en sortant de la mosquée. Il a acquiescé et il est parti. J’étais loin de me douter que c’était la dernière fois que je le voyais vivant”.

Il affirme ensuite que des témoins directs lui ont relaté les conditions dans lesquelles son fils a été arrêté. Inkyfada n’a pas pu les rencontrer, mais le père d’Ahmed rapporte : “ On m’a dit que la police a intercepté Ahmed sur la route de Jayara. Il était à moto, mais il n’a pas pu leur échapper. Les agents de police l’ont attrapé et menotté. Il y en a même un qui l’a insulté à plusieurs reprises.”

Lorsqu’ils ont voulu le forcer à monter dans la voiture, il a essayé de résister en bloquant la porte de son pied. Ils ont alors commencé à le rouer de coups sur la tête avec un objet métallique, alors qu’il avait les mains menottées. Les coups étaient mortels, et dès qu’ils ont compris qu’ils l’avaient tué, ils l’ont laissé en pleine rue et ont pris la fuite.”

Le regard de plus en plus sombre, il poursuit : “ Il gisait à même le sol quand l’un de ses amis l’a reconnu et l’a tout de suite emmené à l’infirmerie du quartier. Le responsable de l’infirmerie a paniqué en voyant qu’il ne respirait pas, il a donc demandé à le transférer au service d’urgences à l’hôpital. Mais sur la route, il était déjà mort.

Moncef Ben Amara, le père d’Ahmed Ben Amara, devant sa maison le 11 juin 2021.

D’après les voisins d’Ahmed, le jeune homme qui l’a emmené à l’hôpital a été arrêté le soir-même du décès, et détenu jusqu’à 4h du matin. Aucun voisin n’a souhaité donner son contact. Ce dernier aurait donné une version erronée à la police et témoigné contre son ami, sans qu’aucune des personnes interrogées n’en connaisse la raison.  

La nouvelle de la mort d’Ahmed s’est propagée dans le quartier en un temps record. De retour de la mosquée avec le pain, ce n’est pas son fils qui attendait le père, mais la nouvelle de sa mort. Une voisine raconte : “À l’annonce de la nouvelle, il est tombé à genoux sur le sol, pétrifié par le choc. Il peine encore à oublier le décès de son autre fils dans un accident de la route l’année dernière, et maintenant il perd Ahmed, et de cette manière.”

Les jeunes qui ont informé Moncef Ben Amara du décès de son fils l’ont emmené à l’hôpital Charles Nicolle. Le père raconte : “On m’a confirmé sa mort dès l’entrée. Plus tard, le procureur de la République est venu nous présenter ses condoléances et nous a annoncé qu’une enquête sera ouverte après l’inspection.” 

Il précise toutefois: “ les forces de l’ordre cherchent aujourd’hui à accuser faussement mon fils d’avoir consommé des stupéfiants, alors qu’il a été victime d’une violence extrême. Son crâne est fracassé. J’ai senti ma main s’enfoncer dans sa tête quand je l’ai touché”

  “ Mon fils a été battu à mort alors qu’il était menotté.”  

Le cercueil dans lequel Ahmed Ben Amara a été emporté au cimetière, devant la maison de ses parents à Sidi Hassine.

Le père d’Ahmed poursuit : “I l n’a même pas pu avoir la paix le jour de ses funérailles. Quand ses camarades ont commencé à protester, la police s’est attaquée à notre maison à coups de bombes lacrymogènes. Les manifestants s’étaient réfugiés chez moi et la police les a poursuivis. Il y avait des femmes âgées et des enfants qui ont failli s’étouffer et au-delà de ça, ils n’ont même pas respecté notre deuil. Pourquoi s’en prendre à nous ?

Les syndicats des forces de l’ordre sur la défensive

Deux jours après le décès d’Ahmed, le bureau exécutif du syndicat des agents et cadres de sécurité nationale a annoncé la mobilisation de 25 avocats pour défendre les responsables de la sécurité du district de Sidi Hassine, afin de leur “ assurer un procès équitable”. À la tête de ce groupe d’avocats, Me Bilel Tazni.

La patrouille était déjà présente sur les lieux de l’arrestation, étant donné qu’il s’agit d’un point incontournable pour les dealers de drogue et qu’Ahmed était justement soupçonné d’être impliqué dans le trafic de drogues”, a avancé l’avocat le 13 juin sur la chaîne de télévision Carthage+.

Alors que le rapport d’autopsie n’a pas été officiellement joint au dossier et que l’instruction débutait à peine, l’avocat des accusé·es affirme avoir eu accès à un rapport préliminaire et s’attarde dans le détail sur cette accusation de trafic de drogues:  “ les agents de sécurité ont arrêté Ahmed et l’ont immobilisé. Mais entre-temps, il a réussi à avaler cinq capsules de cocaïne pour s’en débarrasser.” Il ajoute: “ Les agents ont réussi à saisir une quantité de cocaïne blanche et noire qu’il avait en sa possession, sans compter cinq cigarettes dont deux étaient faites de cocaïne noire”.

Dans son intervention, l’avocat assure:  " Le rapport d’autopsie préliminaire a confirmé qu’Ahmed Ben Amara est mort d’une overdose de drogues.” D’un autre côté, il admet que, d’après des comptes rendus d’enquête qu’il aurait pu consulter, les agents de sécurité ont laissé Ahmed menotté. Bilel Tazni soutient cependant que la dépouille du jeune homme ne présentait aucune trace de violence. Pour appuyer ses propos, l’avocat avance que c’est “ le rapport d’autopsie préliminaire” qui a tranché : la mort a été causée par les substances avalées et non par des violences physiques. Il évoque également les résultats de l’inspection effectuée par le ministère public, qui n’ont révélé aucune trace de violence.

Ses propos ont été confirmés par Fethi Smati, porte-parole du Tribunal de première instance de Tunis 2, comme le rapporte le site Acharaâ Al Magharibi. “ Selon l’examen préliminaire, la dépouille d’Ahmed ne présente pas de traces de violence extrême et le défunt est soupçonné d’avoir consommé des stupéfiants pour effacer les preuves à son encontre”, a-t-il affirmé au média.

D’après ses déclarations cependant, “ seul le rapport du médecin légiste est disposé à déterminer les raisons du décès, et c’est à la lumière de ses seules conclusions que les responsables répondront de leurs actes, si responsabilité il y a.” 

Du côté de la victime, Toumi Ben Farhat, un des avocat·es en charge de l’affaire assure qu’aucun “ rapport d’autopsie préliminaire n’a été ajouté au dossier. Après avoir contacté le ministère public, celui-ci a assuré, à son tour, n’avoir reçu aucun rapport d’autopsie préliminaire –pour reprendre les mots de l’avocat de l’unité sécuritaire- et que ni les dossiers de l’affaire, ni la brigade de recherches de Ben Arous, ni le ministère public lui-même, ne disposaient de tels rapports”, a-t-il déclaré à inkyfada.

Selon Ben Farhat, “ l’évocation d’un tel rapport sans preuve de son existence relève de l’une des deux hypothèses suivantes : soit l’unité sécuritaire impliquée aurait obtenu les documents avant toutes les autres parties, c’est-à-dire le ministère public et la brigade de recherches, ce qui relèverait du vol de documents ; soit c’est l’avocat de l’unité sécuritaire qui aurait essayé de colporter des rumeurs.” Dans ces deux cas de figures, l’avocat qualifie d’illégales les déclarations avancées.

Ben Farhat a également assuré que les avocat·es de la victime étaient en train d’auditionner des témoins apeuré·es, après avoir subi de fortes pressions. Il a enfin ajouté qu’il se réservait le droit de déposer une plainte motivée par les propos de l’avocat de l’unité sécuritaire, Bilel Tazni.

Des funérailles qui se transforment en champ de bataille

Une fois de plus, le ministère de l’Intérieur a immédiatement adopté la version des policiers, sans attendre l’instruction. Resté silencieux face aux sollicitations d’inkyfada, Khaled Hayouni a accordé une interview à Shems Fm, dans laquelle certains détails sont restés vagues ou ont été omis, comme le fait qu’Ahmed Ben Amara était menotté lorsqu’il a été trouvé gisant au sol. 

Mais cette communication systématiquement en faveur des forces de l’ordre a ensuite connu quelques bouleversements, lorsque le 10 juin, un adolescent de 15 ans est déshabillé, frappé puis embarqué par des policiers. La scène a été filmée et une première vidéo a largement circulé sur les réseaux sociaux.

Dans une première version, le ministère de l’Intérieur avait indiqué que la personne figurant sur la vidéo était “ en état d’ébriété avancé, et dès que la patrouille a essayé de l’interroger, il a fait exprès de se déshabiller sur la voie publique en guise de provocation à l’encontre des agents de sécurité”. Le ministère indique en plus vouloir poursuivre le jeune garçon pour atteinte aux bonnes mœurs et outrage public à la pudeur et ajoute simplement qu’une enquête administrative a été ouverte pour établir les responsabilités des forces de l’ordre concernant d’éventuels dépassements. 

La diffusion sur les réseaux sociaux d’autres vidéos du même incident, quelques instants plus tôt ou sous différents angles ont mis à mal cette première version officielle. Les vidéos montrent des agents de sécurité arrachant le pantalon d’un adolescent par terre, totalement nu et roué de coups. 

Face à la pression et à l’indignation que ces images ont suscitées, le ministère de l’Intérieur décide de changer radicalement sa version. ” En raison de la diffusion d’une séquence vidéo sur les réseaux sociaux montrant l’agression d’un citoyen par les forces de sécurité, le ministère de l’Intérieur condamne ces pratiques et affirme qu’elles vont à l’encontre de ses orientations générales”, affirme-t-il à présent, annonçant “ la suspension des agents responsables de ces abus”.

Cet incident s’est produit en marge des funérailles d’Ahmed Ben Amara, et a fait monter d’un cran la tension entre les jeunes du quartier et les forces de l’ordre. Omar*, 17 ans, habitant de la Cité Mrad à Sidi Hassine, raconte : “ Après l’enterrement… On n’était même pas arrivés sur la route, on n’avait rien fait. Trois voitures de police sont entrées au cimetière pour nous disperser. Ils ont lancé des bombes lacrymogènes, le gamin s’enfuyait. Il s’était étouffé avec le gaz

Un des policiers a dit: ‘Viens, on le fait monter dans la voiture’. L’autre a répondu: 'Attends, je vais m’occuper de lui d’abord’. Il l’a fait tomber, lui a enlevé son pantalon et son pull. Il l’a roué de coups de matraque”.

Le jeune homme rappelle aussi que l’affaire d’Ahmed n’est pas un fait isolé. “ En 2017 déjà, Aymen a été tué par balle, ils ont dit qu’elle a ricoché sur le mur. Et Omar… ils lui ont dit: ‘apprends à nager’. À Aymen, c’était : ‘apprends à courir’. Ahmed n’a rien fait. Pourquoi l’avoir battu à mort comme ça?

Ils nous ont rendu la vie impossible. Dès l’âge de 16 ans, on pense à quitter le pays définitivement. Soit on meurt en mer, soit on nous harcèle ici, en nous accusant de tous les maux”.

Sans cacher sa colère, Omar se lève de sa chaise en plastique et s’exclame: ” Où est la Constitution sur laquelle des millions ont été dépensés ? Ils parlent de drogues alors que la police elle-même est impliquée dans le trafic et la commercialisation des stupéfiants. On pourrait très bien les pointer du doigt. Ahmed n’est pas mort d’une overdose, il est mort assassiné. Vous-oui, vous, les forces de l’ordre- l’avez battu à mort. Pourquoi l’avez-vous jeté menotté en pleine rue ? Pourquoi ne l’avez-vous pas secouru ? Ces agents-là l’ont laissé dans la rue pour ne pas se faire inquiéter.

Accrochages entre les protestataires et les forces de l’ordre la veille du 13 juin 2021

D’après les témoignages récoltés par Inkyfada, ce n’est pas la première fois que les agents de sécurité sont accusés d’être impliqués dans le trafic de drogues ou autres activités illégales, notamment dans les quartiers populaires. Face à de telles accusations, inkyfada a tenté de joindre le ministère de l’Intérieur, sans succès.

Walid Aouini, ami et voisin d’Ahmed Ben Amara, soutient les propos d’Omar* : “ Nous luttons contre le chef du Gouvernement qui est lui-même ministre de l’Intérieur. Cela veut dire qu’à chaque fois qu’un incident survient en ce moment, il essaiera de l’étouffer par tous les moyens. Il n’y a pas d’honnêtes gens dans les hauts postes de ce pays.”

Il poursuit: “ Les agents de sécurité nous traitent comme de la vermine. De quel droit nous jugent-ils sans être juges ? Nous sommes coupables jusqu’à preuve du contraire. Supposons même qu’Ahmed soit un délinquant –ce qui est loin d’être vrai-, pourquoi ne l’avez-vous pas emmené à l’hôpital après l’avoir frappé ? Pourquoi l’avoir laissé traîner par terre comme un chien ? Livrez-le au moins à la justice, il aura ce qu’il mérite.”

J’ai moi-même passé 9 mois de détention, avant d’être relâché après une décision de non-lieu”, raconte Walid. “ Je suis allé porter plainte, mais on s’est moqué de moi en me disant que je n’aurais jamais gain de cause, et que je n’étais pas en Europe pour parler de recouvrer mes droits et effacer mon casier judiciaire.

Walid est un jeune homme chétif qui souffre d’une blessure à la jambe et marche à l’aide d’une béquille. À plus de 32 ans, il est toujours chômeur, tout comme son frère de 45 ans. Selon lui, les jeunes comme lui traînent dans les rues face à des horizons obstrués et des promesses politiques vaines.

Le soir de l’enterrement d’Ahmed, plusieurs mères se sont déplacées au poste de police de Sidi Hassine. Une voisine d’Ahmed, qui s’est joint au groupe, raconte: “ Le chef du poste de police est un véritable chef de gang, un gang dont les membres sont corrompus, s’adonnent à la drogue et ne cherchent à imposer aucune forme d’ordre ou de respect dans le quartier.” Elle ajoute : “ J’ai confronté le chef du poste de police le soir où les manifestations ont éclaté. Je lui parlais en l’enregistrant avec mon téléphone. Je n’ai pas peur de ce que je dis, ils ne peuvent rien me faire.

Depuis le décès d’Ahmed, nous inhalons du gaz lacrymogène tous les soirs, que l’on soit petit ou grand, malade ou sain. Ils jettent des bombes à gaz sur les maisons directement. Que faire alors ? Faut-il sortir et se faire tuer pour qu’ils aient la paix ?

Au cœur de la Cité Mrad, épicentre des heurts avec les forces de l’ordre dans le quartier de Sidi Hassine, Fares, un jeune trentenaire, raconte la deuxième soirée des affrontements: ” On était assis là quand on a vu éclater une rixe avec la police, près de la Recette des finances. Des personnes se sont réfugiées ici et les agents les ont poursuivis ici en lançant des pierres - ils n’avaient plus de bombes lacrymogènes - Un voisin rentrant de la mosquée a été assommé par une brique et s'est pris deux coups de pied au visage (...) Là il est encore à l’hôpital Charles Nicolle, il a eu une hémorragie”.

Un enfant du quartier tient les capsules de bombes à gaz lacrymogènes lancées sur la maison d’Ahmed Ben Amara le soir de son enterrement.

Une des voisines d’Abdallah affirme qu’il est orphelin et n’a qu’une sœur, et qu’il est d’un naturel calme et pacifique. Contactée par téléphone, cette dernière a confirmé que son frère souffrait bien d’une hémorragie, d’un traumatisme crânien et d’une thrombose artérielle. Il vient d’être admis en réanimation. 

À l’entrée de la maison d’Ahmed Ben Amara, sa tante accueille les personnes venant présenter leurs condoléances et ne rate pas l’occasion de s’exprimer face aux médias. D’une voix tremblante et à peine intelligible, elle déclare : “ Nous voulons que justice soit rendue à mon neveu, nous voulons que ses assassins soient emprisonnés. Pourquoi nous infliger une telle douleur ? La nouvelle de sa mort nous a atterrés. Il faut lui rendre justice, nous demandons à tous les responsables de se pencher sur son affaire. Mon frère n’est plus que l’ombre de lui-même et l’état de ma nièce se dégrade à vue d’œil.”

La belle-mère d’Ahmed a du mal à contenir ses larmes en évoquant les détails du dernier jour de sa vie. Elle dit ne plus en pouvoir des pratiques policières après la mort de son beau-fils. Elle ajoute qu’après avoir enduré les bombes lacrymogènes et les insultes lancées toute la soirée sur sa maison par les forces de l’ordre à la poursuite des manifestants, elle n’avait plus aucune énergie.

Questionné sur ses projets d’avenir après l’école, Omar répond : “ J’essaie actuellement d’économiser pour l’immigration irrégulière, c’est ce qu’on fait tous ici. En Europe, il suffit d’avoir le même rang qu’un chien pour bénéficier d’une protection aux yeux de la loi et de la société.” La mort d’Ahmed aura finalement été une occasion de plus pour lui rappeler l’oppression et la marginalisation que lui et ses proches vivent au quotidien. Pour lui comme pour d’autres, il n’y a pas d’autre choix que de sortir dans la rue pour reconquérir ses droits.