L’école publique au bout du rouleau

Après la grève générale du 22 novembre, les professeur·es du secondaire reprennent avec le boycott des examens. Depuis plus d’un an, la scolarité des élèves est rythmée par les protestations de leurs enseignant·es. Salaire des professeur·es, départ à la retraite, retour sur leurs revendications.

Hortense Lac Reportage
07/12/2018
Crédit photo de la couverture: Page facebook du lycée Bourguiba Monastir (jeunes filles)
Les revendications des professeur·es du secondaire sont multiples. Beaucoup déplorent évoluer dans des établissements vétustes, en plus de conditions de travail difficiles. Dénonçant la pénibilité du métier d’enseignant·e, ils et elles demandent d’avancer l’âge de départ à la retraite en plus d’augmenter leurs salaires. Les professeur·es demandent également la reprise des embauches dans le secteur public pour soulager les effectifs.
Jouda Dahmen est professeure de français au lycée Carthage Hannibal, dans la banlieue nord de Tunis. Depuis 15 ans qu’elle fait ce métier, elle n’a jamais vu les conditions des enseignant·es se dégrader autant. “Il y a 10 ans, on parlait des régions de l’intérieur, où les conditions sont plus ou moins difficiles. Maintenant c’est dans le Grand Tunis, à Carthage…”, se désole-t-elle.
Pour la professeure syndiquée, l’état des établissements continue de se détériorer à travers tout le pays. “On a l’impression que le ministère ne mise plus sur l’enseignement public”. Face à ce constat, le syndicat de l’enseignement secondaire a entamé des négociations avec le gouvernement pendant les vacances d’été 2018, afin d’améliorer les conditions de travail des professeur·es. Sans résultat. Les discussions se suivent sans pour autant aboutir à des accords. Et la menace du retour de la grève des enseignant·es du secondaire se fait de plus en plus forte.

Plus d’embauche dans le secteur public

L’accélération de ces dégradations du système d’enseignement est en partie liée à une annonce ministérielle qui remonte à quelques années. Le 4 octobre 2016, Imed Hammami, alors ministre de l’Emploi et de la formation professionnelle annonce qu’il n’y aura plus de recrutement dans la fonction publique avant 4 ou 5 ans.
Cette déclaration fait l’effet d’une bombe, d’autant plus qu’elle correspond aux recommandations du Fonds monétaire international (FMI). La même année, l’institution avait préconisé de réduire la masse salariale du pays pour arriver à l’objectif de 12% du PIB en 2020. Deux ans après cette annonce, les départs à la retraite ne sont toujours pas renouvelés pour l’ensemble du personnel des établissements publics. Et les fonctionnaires voient leur situation empirer.
“Certains professeurs sont obligés de faire des heures supplémentaires, il y a même des élèves qui n’ont pas de professeur dans des matières principales.”
Pour pallier ce manque, plusieurs solutions précaires s’offrent aux établissements scolaires. Au lieu de mettre des notes dans la matière qui fait défaut, l’administration inscrit “Non Classé” sur le bulletin, “comme pour un élève dispensé en sport”.
La direction essaye aussi d’augmenter les effectifs des classes existantes pour combler le manque de professeur·es. “Particulièrement dans les collèges, il y a des classes avec 38 élèves”, explique Jouda Dahmen, “et là la qualité de l’enseignement est remise en cause. C’est tout à fait normal, face à une classe de 38 plutôt qu’une classe de 15 élèves”.
La dernière solution qui s’offre aux administrations scolaires est d’embaucher des professeur·es contractuel·les, des suppléant·es. Avec pourtant le même emploi du temps que les professeur·es embauché·es en leur qualité, ils et elles n’ont pas droit aux mêmes contreparties. Leur salaire ne dépasse que rarement les 250 dinars par mois et il leur est versé tous les trimestres, semestres, ou uniquement à la fin de l’année scolaire. “Ils n’ont pas de couverture sociale ! Et parfois ils travaillent dans plusieurs établissements”, s’indigne la professeure de français.
“Les suppléants, c’est l’expression par excellence de l’esclavagisme”.
Mais les professeur·es ne sont pas les seul·es à payer le prix de la suspension d’embauche d’agent·es dans la fonction publique, les membres du personnel d’entretien des établissements sont aussi concerné·es.
“Là par exemple, quand on entre, on trouve des vitres et des portes qui sont cassées, les élèves sont constamment dans les courants d’air”, décrit Jouda Dahmen en parlant du lycée de Carthage Hannibal dans le Grand Tunis.
Elle, comme d’autres professeur·es, a songé à baisser les bras, à faire le strict minimum pour les élèves et l’établissement scolaire. Elle déplore l’absence de tableau, de stylo, de papier pour les devoirs ou pour les photocopies. Le cumul de tous ces éléments lui donne parfois envie d’uniquement marquer sa présence en salle des professeur·es et de ne pas assurer ses cours.
Mais par respect envers leurs élèves, plusieurs professeur·es tentent d’entretenir comme ils et elles peuvent leurs locaux. Jouda Dahmen, elle, participe à des campagnes pour nettoyer le lycée avec ses élèves. Malgré leur bonne volonté, ils et elles ne peuvent pas remplacer le travail du personnel d’entretien. Pour les fournitures scolaires, les professeur·es piochent parfois dans leur salaire pour pouvoir effectuer des cours plus ou moins convenablement.
Devanture du lycée de Carthage Hannibal

Les élèves en première ligne

“Tu ne trouves pas de vestiaire pour le sport, il n’y a pas de permanence…”, continue la professeure. “L’infrastructure est terrible, il y a des élèves qui ne peuvent pas accéder à leur établissement quand il pleut. Il y a des fuites d’eau à l’intérieur…”
Pour Jouda Dahmen, les problèmes de l’enseignement public ne s’arrêtent pas là : le contenu des cours est aussi à revoir. “Les manuels sont mal conçus, les programmes sont trop chargés”, explique-t-elle. Le temps creuse un écart entre la théorie et l’apprentissage réel des élèves. “Il y a un grand décalage entre la conception des manuels et le niveaux des élèves”, ajoute la professeure.
Pour l’année scolaire 2016-2017, le taux de réussite national à la session principale du baccalauréat a été d’environ 30%. Pour la première fois cette année-là, 20% de la moyenne en contrôle continu des élèves n’ont pas été comptabilisés dans la note finale du baccalauréat. Auparavant, ce système permettait aux élèves ayant eu de bonnes notes au cours de l’année et qui ont raté de peu leurs examens, de valider quand même leur année.
Beaucoup de parent·es d’élève ont protesté contre les professeur·es, leur reprochant notamment de ne pas faire leur travail correctement et de perdre du temps avec des revendications qui ne sont pas prioritaires. Pour les parent·es, ce n’est pas que les conditions de travail des enseignant·es et l’infrastructure qui sont à revoir, mais le système éducatif dans son ensemble.
D’autres enseignant·es, comme Badis*, professeur de mathématiques à la retraite, pensent que le syndicat nuit à leur réputation. “C’est une catastrophe”, commente-t-il. Non syndiqué, il n’a participé qu’à l’une des premières grèves qui remonte à plusieurs années. Depuis, plus jamais. Lors de périodes de grèves, il continuait de dispenser ses cours à ses élèves, malgré le fait que ses collègues se mettent en grève.

Des négociations sans fin

Les revendications des professeur·es ne datent pas d’hier. En 2011, le ministère de l’Éducation et le syndicat général de l’enseignement secondaire avaient signé un protocole d’accord qui contenait différents points, dont la classification du métier d’enseignant·e sur la liste des métiers pénibles.
Sur les 90.000 enseignant·es du secondaire recensé·es, le représentant national du syndicat de l’enseignement secondaire Lassad Yakoubi estime que près de 3000 seraient en congés longue durée, principalement en raison de maladies psychologiques.
Sans signature de l’accord officiel depuis, l’année scolaire 2017-2018 a entraîné de nouvelles revendications. Le conseil du syndicat général de l’enseignement secondaire s’est opposé à la réforme des caisses sociales et à la loi de finances 2018. Pour Lassad Yakoubi, ces deux réformes ont des conséquences directes sur les enseignant·es. En impactant le porte-monnaie des professeur·es, le gouvernement nuit à la qualité de l’enseignement public. En réponse à cela, le syndicat demande une augmentation des salaires des enseignant·es.
Communiqué de presse de l’UGTT du 30 avril
Autre sujet au coeur des revendications : l’âge du départ à la retraite. Ils et elles souhaitent pouvoir arrêter de travailler à partir de 55 ans, avec 32 années de service. En avril 2018, un accord avait déjà été signé entre les deux parties pour réduire l’âge de départ à la retraite à 57 ans avec 32 années de service.
Mais leurs demandes ne s’arrêtent pas là. Ils et elles souhaitent aussi que le budget alloué aux ministère de l’Enseignement soit augmenté afin de pouvoir exercer leur métier dans des établissements fonctionnels et dans de bonnes conditions. “On a demandé que dès la rentrée 2018, le budget des établissements soit doublé ou triplé et qu’il y en ait un à part pour l’entretien des établissements”, explique Lassad Yakoubi. Le sujet n’aurait toujours pas été abordé lors des négociations.
Crédit photo: Lassad Yakoubi

La grève comme moyen de pression

Durant plusieurs semaines avant la fin des cours de l’année scolaire 2017-2018, le syndicat des professeur·es avait décidé de suspendre les échanges entre les enseignant·es et l’administration. “On corrige les devoirs avec les élèves, on leur donne leurs notes et leurs copies, mais on ne transmet pas les notes à l’administration”, détaille Lassad Yakoubi.
Avec cette décision, les bulletins n’ont pas pu être envoyés aux parents et les conseils de classe ont été suspendus. Pour éviter de monter les parents contre les enseignant·es, les professeur·es les ont reçus lors de rendez-vous, afin de leur donner les notes et les conseils pour leur enfant verbalement. “Donner le contenu directement aux parents sans passer par l’administration”, résume-t-il.
“On a essayé au maximum de ne pas toucher aux droits des élèves”, explique Lassad Yakoubi. Le syndicat a décidé de suspendre les cours pendant huit jours uniquement. Afin d’éviter que le mouvement n’impacte la réussite des élèves, il a incité à la mise en place des séances de cours de rattrapages pendant les vacances scolaires pour terminer le programme avant les examens de fin d’année.
Le syndicat considère que le gouvernement ne veut plus miser sur l’enseignement public, ce qui expliquerait les réductions de budget. “Pour eux, l’élève tunisien coûte beaucoup à l’État”, considère Jouda Dahmen, “Mais nous ne baisserons pas les bras et il n’est pas question qu’on abandonne nos écoles. Nous sommes des enfants de l’école publique, et on lui est redevable”.
A terme, des bruits courent selon lesquelles le gouvernement voudrait en terminer avec le système public d’ici 2020, pour diviser les frais par deux en créant des écoles mixtes : privées-publiques. Ces rumeurs n’ont pas été confirmées par le gouvernement. Cette alternative est fortement critiquée par le syndicat, qui tient à défendre un système public.
“Donc là on n’a plus le choix il faut reprendre dès la rentrée 2018”, menace le représentant syndical. Les mois d’été ont servi à pousser les négociations à leur finalité pour préparer la rentrée scolaire. ”Dès le mois de septembre on va dire aux enseignants ce que le gouvernement pense de nos revendications”.
Les négociations prennant plus de temps que prévu, l’éventuelle grève est repoussée jusqu’à nouvel ordre. Mais la menace pèse toujours. “On va suspendre les cours, et pour le moment il n’y a pas d’examens”, avance Lassad Yakoubi, “et je crois que l’on va prendre la décision de ne plus revenir jusqu’à un accord final”.
Note de l'auteur

*Certains prénoms ont été modifiés, par soucis d’anonymat.

Cet article a été écrit en respectant une grammaire sensible au genre.

ECRIT PAR
Hortense Lac Journaliste à la rédaction d'Inkyfada. Mes sujets de prédilection concernent les sujets de société, de santé et de droits humains.
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