Karim, épicier, 750 dinars par mois

Karim* a 28 ans. Depuis près d’un an, il tient une épicerie dans le centre-ville de Tunis, qu’il gère avec un ami. Plongée dans son porte-monnaie.

01/03/2018
Karim a toujours vécu dans la capitale. Originaire du quartier de Bab El Khadra, il habite dans la maison familiale avec sa mère et son frère. Désormais adultes et actifs, ce sont les deux enfants qui assument toutes les charges financières du foyer, leur père étant décédé il y a quelques années.
Après le lycée, Karim enchaîne différents métiers, “agent de sécurité, caissier, etc.”, énumère le jeune homme. Lorsque Chedli*, son ami, envisage d’ouvrir un commerce près de la station de métro République (un quartier communément appelé “Le Passage”), il propose tout naturellement à Karim de travailler avec lui.
Depuis l’ouverture de l’épicerie, Karim s’occupe de tenir le magasin de 6 h à 19 h et Chedli prend le relais jusqu’à 4h du matin, heure de fermeture du commerce. La boutique ne désemplit jamais vraiment grâce à la présence du café juste à côté, très fréquenté les soirs de match de foot.
Le commerce tourne assez bien, ce qui permet à Karim de gagner “environ 750 dinars par mois et c’est tout”. N’ayant pas de contrat, il ne cotise pas pour la CNSS. Pendant les périodes creuses, le salaire de Karim peut diminuer car il est calculé en fonction du chiffre d’affaires mensuel du magasin.
Voici le résumé de ses revenus et dépenses mensuels :
Le frère de Karim, Rafik*, n’a pas de métier stable. Il tient régulièrement un étal aux fripes mais n’a pas de revenus fixes. Les deux frères se partagent l’ensemble des dépenses du foyer familial. Chaque mois, ils déboursent 150 dinars chacun pour payer le loyer, “peu élevé” estime l’épicier. Sa famille est installée là-bas depuis plus de 40 ans et ils bénéficient encore aujourd’hui d’un loyer convenu à cette période.
S’ajoutent à cela les factures. “L’eau ce n’est pas beaucoup”, considère Karim qui paye “20-21 dinars tous les deux-trois mois”, en divisant la facture avec son frère. Pour l’électricité et le gaz, la facture totale est d’environ 150 dinars pour quatre mois de consommation.
Leur mère s’occupe de la maison et fait les courses pour toute la famille pendant que ses enfants sont au travail. Chaque jour, Karim et son frère lui laissent environ 8 dinars chacun pour qu’elle puisse faire les achats de la journée, essentiellement de la nourriture et le nécessaire pour entretenir leur logement. Leur mère, femme au foyer, passe l’essentiel de son temps au sein de la maison, et n’a pas de loisirs à l’extérieur.
Pour ses achats personnels, Karim achète du crédit téléphonique dans son commerce, deux fois par mois. Il l’utilise pour téléphoner mais convertit principalement les recharges en forfait internet, n’ayant “pas internet à la maison”. C’est également dans l’épicerie qu’il prend ses cigarettes, “comme ça”, explique-t-il en riant, tout en désignant le tiroir qui contient les cigarettes en vente à l’unité.
C’est aux fripes que Karim achète généralement ses vêtements. Mais cela ne l’empêche pas de faire attention à son apparence et d’aimer s’acheter des tenues neuves. “Pour les grandes occasions” comme l’Aid el-Fitr, pendant l’été ou quand l’envie lui prend, il va faire des achats “en boutique”, environ quatre fois par an… Ce qui représente “pas moins de 1.000 dinars… par an, hein ! Sur toute l’année”, estime-t-il.
Karim ne possède pas de moyen de transport. Lorsqu’il doit aller quelque part, il emprunte le scooter d’un ami. Sinon, de temps en temps, il prend le taxi pour faire des déplacements plus importants, “jusqu’au Lac” essentiellement. C’est là-bas qu’il emmène sa fiancée plusieurs fois par semaine pour boire un café ou aller au restaurant. Ce sont d’ailleurs les seules sorties qu’il se permet de faire.
Voici le détail de ses entrées et sorties d’argent mensuelles:

ZONE GRISE

Karim ne se plaint pas de son quotidien, mais il avoue que ce n’est pas tout le temps évident. Il travaille tous les jours, “sans congés, sans repos”.
“Il n’y a pas de vacances, tous les jours c’est ouvert… Tous les jours…”
Financièrement, ce n’est pas très simple non plus pour le jeune homme. Lorsque les mois sont difficiles, il emprunte un peu d’argent au co-gérant de l’épicerie. “Lui, c’est mon ami, c’est comme mon frère”, déclare Karim en le désignant. Il le rembourse quand il le peut, par petites sommes.
Il n’emprunte jamais aux banques ou aux entreprises de microcrédits et préfère s’arranger avec ses amis quand il est dans le besoin. Un an et demi après avoir commencé ce nouveau métier, le jeune homme ne réussit pas à véritablement épargner.

FUTUR

Malgré les horaires contraignants et les difficultés financières qu’il rencontre, Karim ne se plaint pas de son travail et ne se voit pas en changer. “C’est normal et ça me va”, résume-t-il simplement. Mais il confie que son quotidien ne lui permet pas de faire de projet d’avenir.
Par exemple, même s’il est fiancé depuis déjà quelque temps, Karim n’envisage pas encore d’organiser son mariage et remet cette question à plus tard. “Pour l’instant je suis fiancé, c’est tout”, explique-t-il, “le mariage c’est quand j’aurai de l’argent. Pour l’instant, je n’ai rien…”
Note de l'auteur

La rubrique Stouchi tire son origine de la rubrique "Votre porte-monnaie au rayon X" du site français Rue89. Les dépenses de Karim variant suivant les mois, nous avons effectué une moyenne annuelle de ses sorties d’argent.
Les prénoms ont été modifiés, dans un souci d'anonymat.

Cet article a été écrit en respectant une grammaire sensible au genre.

ECRIT PAR
Hortense Lac Journaliste à la rédaction d'Inkyfada. Mes sujets de prédilection concernent les sujets de société, de santé et de droits humains.
EN COLLABORATION
Monia Ben Hamadi - Édition
Hortense Lac - Photographies
Marwen Ben Mustapha - Infographies