Salwa et Seifeddine – 583 DT par mois, une vie de débrouille

Salwa* a 58 ans. Depuis toujours, elle récolte fruits et légumes au sein de grandes propriétés agricoles de Siliana. Travaillant au noir, elle ne bénéficie ni d’un salaire stable ni de protection sociale.

12/12/2017
Chaque matin, un peu avant le lever du soleil, Salwa monte à l’arrière d’une camionnette en compagnie d’une dizaine d’autres femmes. Ces ouvrières partent vers une propriété agricole, située à une quinzaine de kilomètres de leur village. Ce jour d’été, elles passent près de 8h à récolter des pêches, sous une forte chaleur.
“Les conditions de travail sont difficiles”, confie Salwa, “parfois je travaille 8-9 jours à la suite”. Suivant les saisons, elle récolte des raisins, des olives ou encore des tomates. Une fois que les récoltes sont arrivées à maturité, différent·es propriétaires font appel à ces ouvrières pour venir ramasser les cultures.
En moyenne, Salwa travaille l’équivalent de trois semaines par mois et gagne 14 dinars par jour. Chaque matin, avant de monter dans le camion, elle donne deux dinars de son revenu pour rembourser les trajets de la journée.
Les jours de travail sont aléatoires. “Cela dépend du climat et du propriétaire”, explique-t-elle, “s’il pleut ou s’il n’est pas là, on ne travaille pas”. Salwa prend alors le temps d’entretenir sa maison ou de s’occuper de son jardin. Elle aide également son mari Seifeddine* à s’occuper de leurs moutons. Le couple possède une quarantaine de bêtes et en vend une partie pendant l’Aïd.
Salwa a commencé à exercer son métier d’ouvrière directement après la naissance de son fils aîné, Aziz* il y a trente ans. Son mari Seifeddine n’ayant pas de salaire régulier à l’époque, c’est elle qui assurait un revenu régulier au sein du foyer. Depuis, Aziz est parti vivre à l’étranger, avant de décéder des suites d’un cancer. Leur deuxième enfant, Baya*, ne vit plus avec ses parents. Désormais mariée et mère de deux enfants, elle est fonctionnaire à Tunis.
Voici un aperçu des revenus et dépenses mensuels de Salwa et Seifeddine :
Salwa et Seifeddine dépensent une grande partie de leurs revenus pour l’entretien de leurs bêtes. Sur un an, c’est près de 2500 dinars qui sont consacrés à la nourriture, l’eau et la location d’un pré pour les moutons.
Pour le foyer, Salwa dépense près de 200 dinars par mois de courses, essentiellement des pâtes, des condiments ou encore des produits ménagers. Elle les achète à crédit à l’épicier de son village qu’elle rembourse à la fin de chaque mois. “On essaie de limiter les dépenses pour la nourriture”, détaille Salwa, “par exemple je n’achète pas de pain ni de semoule, je les fais à la maison.”
Hormis la nourriture, leurs autres dépenses sont les factures d’électricité, d’eau, de gaz et les frais de la moto de Seifeddine, qu’il utilise quotidiennement pour se déplacer. Salwa achète parfois des vêtements aux fripes mais elle n’a pas besoin de s’en acheter régulièrement : sa soeur et son frère, résidents en Europe, offrent régulièrement des vêtements au couple lors de leurs visites.
Au final, ces deux agriculteurs se permettent très peu d’extra et passent la plupart de leurs soirées à la maison devant la télévision. Leur principal argument est financier : le couple préfère économiser et envoyer une cinquantaine de dinars par mois à leur fille, son mari et leurs deux enfants. De temps en temps, Salwa et Seifeddine se permettent d’aller au café mais cela reste très occasionnel. Leurs seules sorties se font chez les membres de leur famille. “On va souvent voir ma soeur qui habite de l’autre côté du village. On mange ou on boit un café chez elle,” raconte Salwa.
Voici le détail de leur dépenses et revenus mensuels :

LA ZONE GRISE

Les revenus de Salwa et Seifeddine suffisent tout juste à leurs besoins. Pendant les périodes difficiles, par exemple si Salwa n’a pas eu suffisamment de jours de travail, le couple fait l’impasse sur la viande, aliment le plus cher de leurs courses. De temps en temps “nous mangeons un de nos agneaux mais nous essayons au maximum de les garder pour l’Aïd”, dit Salwa.
Pour limiter au maximum les dépenses, le couple élève une dizaine de poules et cultive des légumes, des olives et des citrons sur les quelques mètres carrés de jardin de leur maison. Cela permet à Salwa de moins dépenser pour la nourriture et de mettre quelques aliments de côté pour sa fille dont les revenus ne suffisent pas toujours.
Quand les récoltes sont bonnes, il lui arrive de vendre quelques-uns de ces produits à leurs voisin·es. “On complète les fins de mois avec ces petites ventes en attendant l’Aïd qui est la période où on gagne le plus d’argent”, explique la mère de famille.
Si Salwa doit se déplacer sur de longues distances, pour passer quelques jours chez de la famille à Tunis par exemple, elle demande à ses neveux et nièces de l’emmener en voiture. Elle peut également compter sur cette solidarité familiale en cas de dépense inattendue, comme lorsqu’elle ou un membre de la famille tombe malade ou a besoin des soins.
Il y a quelques semaines, Salwa a eu un accident sur son lieu de travail. Un tracteur de la propriété agricole l’a renversée, lui faisant perdre connaissance. Sur le coup, Salwa a minimisé le choc. “J’avais juste un peu mal donc je ne suis pas allée tout de suite chez le médecin”. La douleur persistant quelques jours plus tard, elle décide d’aller à l’hôpital et passe un scanner. Le médecin lui découvre un hématome cérébral, mais lui assure qu’elle n’a pas besoin de plus de prise en charge médicale et qu’il se résorbera avec le temps.
Pour bénéficier de cet examen, elle a dû compter sur l’une de ses soeurs pour payer les 300 dinars de frais médicaux, soit l’équivalent d’un mois de son salaire. N’ayant pas de protection sociale, elle ne pouvait bénéficier d’aucune aide de l’État.
Il y a quelques années, elle a également pu se reposer sur ses proches. Son fils aîné, Aziz, qui vivait alors à l’étranger, venait de découvrir qu’il était atteint d’un cancer. Pour l’aider à bénéficier de soins, Salwa et Seifeddine lui envoyaient une grande parties de leurs revenus, mais cela ne suffisait pas à payer l’ensemble du traitement. C’est donc les frères et soeurs de Salwa qui ont complété la somme manquante pour aider le jeune homme.
Malheureusement, voyant le cancer gagner du terrain, Aziz a choisi d’arrêter les soins et de revenir chez lui pour profiter de ses derniers instants avec ses proches. Il est décédé au bout de quelques semaines.

LE FUTUR

Malgré un quotidien pas toujours simple, Salwa se plaint peu de sa situation. Elle estime qu’elle s’en “sort bien”, n’étant pas endettée auprès des banques et pouvant compter sur ses frères et soeurs en cas de besoin. L’ouvrière n’envisage pas de travailler moins. “Cela fait 30 ans que je fais ça”, commente-t-elle, “Je fais avec”. D’ailleurs, elle ne peut pas se le permettre : travaillant au noir, elle n’a de toute façon pas de retraite.
Salwa se focalise plutôt sur l’avenir de sa fille, Baya. Cette dernière et son mari gagnent moins de 1000 dinars à deux. Le couple et ses deux enfants vivent à Tunis, où le coût de la vie est élevé. Baya ne peut donc pas se passer du soutien financier de ses parents. Salwa l’aide du mieux qu’elle peut, quitte à se priver certains mois.
Note de l'auteur

La rubrique Stouchi tire son origine de la rubrique "Votre porte-monnaie au rayon X" du site français Rue89.

*Les prénoms et certains détails ont été modifiés, dans un souci d'anonymat.

ECRIT PAR
Haïfa Mzalouat Diplômée en Histoire et en LLCE Arabe, je suis journaliste à la rédaction d'Inkyfada. Je m'intéresse particulièrement aux questions sociales et au domaine de la culture.
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