Saïda, conductrice de taxi, en moyenne 1800 dinars par mois.

Saïda*, 45 ans, est mère d’une jeune fille. Il y a 20 ans, elle a arrêté ses études et a commencé à travailler en tant que conductrice de taxi pour subvenir aux besoins de sa famille.

20/12/2017
Ce métier, Saïda l’avait commencé un peu par hasard quelque temps auparavant. “Le taxi pour moi au début c’était un passe-temps parce que je suis douée pour la conduite”, explique-t-elle. L’un de ses cousins, ancien chauffeur de taxi lui conseille d’utiliser sa voiture pour gagner un peu d’argent en parallèle de ses études.
Mais en 1997, son mari décède et Saïda se retrouve seule avec une enfant à charge. La mère de famille décide alors de devenir conductrice de taxi à temps plein. Elle commence par exercer le métier de manière officieuse pendant une dizaine d’années, sans passer le permis requis. Par ailleurs, elle ne possédait pas de patente. Elle louait celle d’un autre chauffeur à qui elle reversait une partie de son “revenu journalier”.C’est seulement à l’âge de 35 ans que la jeune femme se présente officiellement aux épreuves, un examen écrit et oral qui porte sur “les grandes places, les ministères, les hôpitaux, les ambassades…”
Saïda réussit le concours et repart avec “un permis jaune, le ‘permis de place’”. La conductrice peut désormais exercer son métier de manière légale, mais n’est toujours pas complètement indépendante : “c’était ma voiture mais je n’avais pas de licence”, explique-t-elle. Saïda ne possédait pas encore sa propre patente à ce moment là.
N’ayant pas de salaire fixe, chaque fin de mois est différente pour Saïda. “Les périodes où il y a du travail, on peut arriver à 130, 140 dinars par jour, mais il y a des périodes où l’on n’a même pas 30 dinars par jour”, décrit la conductrice, estimant la moyenne de son chiffre d’affaire à 100 dinars par jour.
Tous les jours de la semaine, Saïda travaille au volant de son taxi. Elle se repose uniquement le dimanche et pour l’Aïd el-Kbir : “pour moi c’est sacré”, commente-t-elle en souriant. À la fin du mois, Saïda estime son chiffre d’affaires à environ 3000 dinars, auquel elle doit soustraire les frais liés à l’utilisation de son véhicule.
Voici ses entrées et sorties d’argent mensuelles :
La voiture que Saïda utilise entraîne de nombreux frais de réparation. Après 5 ans d’utilisation, elle enchaîne les “problèmes de pompe à injections, problèmes d’amortisseurs, problèmes de moteur…”, énumère Saïda, agacée, “Je n’ai rien gagné avec cette voiture, rien…”
“À chaque fois, il faut changer les injecteurs, un seul injecteur c’est 600 dinars et il y en a quatre”, se plaint la conductrice. Jusqu’à présent, elle estime à près de 500 dinars par mois les réparations entraînées par son véhicule.
En plus de cela, elle débourse près de 750 dinars mensuels en carburant. “Au minimum”, commente Saïda, “maintenant ça peut arriver à 900 dinars, parce qu’ils ont augmenté le prix.” En tant que conductrice de taxi, elle souscrit à une assurance de 2400 dinars par an, mais qui l’exempte de vignette. À chaque fin de trimestre, Saïda retire 145 dinars de ses revenus pour payer sa cotisation CNSS.

Quotidien

La mère de famille est locataire d’une maison dans laquelle elle vit avec sa fille. Chaque mois, elle verse 400 dinars de loyer à son propriétaire. Lorsqu’il fait chaud, l’utilisation de la climatisation fait gonfler sa facture d’électricité. Celle des quatre mois d’été était à hauteur de 520 dinars. “Il y a 220 dinars que je n’ai pas encore payé”, détaille la mère de famille, “et j’ai payé 114 dinars pour la facture de la Sonede.”
La consommation de gaz de la maison n’est pas comprise dans les factures, sa maison n’étant pas reliée au réseau de gaz de ville. Quand elle fait ses courses, Saïda en profite pour acheter les bouteilles de gaz à 7,400 dinars l’unité. “L’hiver, c’est trois bouteilles par semaine” dont la mère de famille a besoin pour chauffer correctement sa maison.
Une dernière facture s’ajoute à la liste, celle d’internet. Chaque mois, Saïda dépense 40 dinars pour bénéficier de ce service à la maison. Pour son forfait de téléphone, elle s’achète chaque semaine une carte de recharge de 5 dinars, “je ne dépense pas beaucoup”, commente-t-elle. Sa fille, elle, ne s’achète qu’un à deux dinars de crédit de téléphone par semaine.
Les deux femmes n’ont pas de dépense liée aux vêtements. L’un des frères de Saïda leur apporte des vêtements de France lorsqu’il leur rend visite. Pour ce qui est des courses du foyer, Saïda estime qu’elle dépense près de 600 dinars par mois pour son foyer. “Tout est cher ici, surtout la nourriture”, considère-t-elle.
Lors de ses journées de travail, la conductrice de taxi ne s’arrête pas pour déjeuner. Elle dépense entre 10 et 12 dinars par jour, afin d’acheter “une bouteille d’eau, un cake, un yaourt, un paquet de cigarettes” qui lui suffisent pour tenir la journée, justifiant que “le soir et le matin, (elle) mange très bien chez (elle).”
Tous les dimanches, elle profite de ce jour de repos pour s’occuper de l’entretien de sa maison et préparer les repas pour la semaine suivante. En rentrant tard chaque soir, elle n’a généralement pas le courage ni l’envie d’effectuer ces corvées. “Comme toutes les jeunes filles”, sa fille l’aide un peu dans ces tâches. Très proches, elles passent généralement toute la journée du dimanche ensemble. “On sort. C’est pas quotidien, c’est pas chaque semaine, mais quand ça arrive, on sort et je dépense”, annonce fièrement Saïda.
Il y a encore quelques mois, elle s’occupait également de sa mère qui avait été victime d’un accident vasculaire cérébral (AVC). Elle finançait “les médicaments, les kinés, les couches, le régime alimentaire et la ‘bonne’ couchante”, énumère-t-elle. C’est elle qui endossait l’essentiel de la prise en charge de sa mère, avec son frère, qui lui a versé plus de 5000 dinars pour l’aider.
Saïda rendait visite à sa mère une fois par semaine environ, en fonction de sa charge de travail. Comme sa santé ne s’arrangeait pas, la conductrice a pris la décision d’arrêter provisoirement de travailler afin de rester auprès d’elle. En tout, elle a passé six mois sans travailler et a dû souscrire un microcrédit de 11.000 dinars pour couvrir ses dépenses durant cette période. Jusqu’à maintenant, elle continue de le rembourser en payant 500 dinars par mois.
Voilà le détail de ses entrées et sorties d’argent de Saïda :

Zone grise

De 9h à 20h, Saïda prend ses premier·es passager·es au centre-ville de Tunis, à la station République (Le passage) et effectue des trajets principalement en banlieue nord, “à partir du Lac jusqu’à Gammarth”. “Normalement c’est interdit”, commente-t-elle, les conducteurs et conductrices de taxis de Tunis étant censé·es travailler sur l’ensemble du Grand Tunis, sans avoir le droit de choisir les trajets ou les client·es.
Saïda justifie ses choix par la peur d’éventuels braquages, mais refuse aussi certain·es client·es par sécurité. “Je ne ramène pas les gens saouls, je ne ramène pas d’alcool, pas les clochards”, énumère Saïda. La conductrice craint celles et ceux qui refuseraient de descendre du taxi pour agresser les chauffeur·es.
Même si elle n’a jamais été confrontée à ce type de situation, elle préfère rester sur ses gardes. Selon elle, le danger existe mais n’est pas lié au genre.
“Un chauffeur, c’est un chauffeur. On le traite comme un chauffeur, c’est pas une question de femme ou d’homme”, commente Saïda.
Mais le principal problème qui préoccupe Saïda concerne son outil de travail. Quand sa voiture reste au garage, la conductrice n’a plus aucune source de revenus tout en devant payer des réparations. Après cinq ans d’utilisation, il arrivait que la voiture de Saïda reste une semaine voire 10 jours par mois chez le mécanicien.

Futur

Depuis six mois maintenant, Saïda exerce avec sa propre licence, mais devra bientôt payer des taxes annuelles pour la renouveler. Elle souhaite investir dans un nouveau véhicule qu’elle devrait obtenir prochainement. En attendant, elle a réussi à vendre son ancienne voiture pour 5000 dinars. En attendant de rentrer dans ses frais, elle compte sur cette somme pour arrondir la fin des prochains mois.
Pour pouvoir se permettre l’achat de ce nouveau véhicule, Saïda a dû souscrire un crédit de 33.500 dinars à rembourser sur 5 ans dont elle devra payer la première échéance en mars. Son frère l’a aidée en lui payant les intérêts de la banque à hauteur de 7900 dinars. “C’est mon premier (prêt), l’autre voiture je l’avais achetée comptant”, indique Saïda.
Entre le microcrédit à rembourser et le prêt pour sa voiture, Saïda est dans une situation financière difficile. La conductrice de taxi ne sait pas comment elle va rembourser ces frais de découvert en plus de ses dépenses quotidiennes.
Saïda sait déjà qu’elle va passer les cinq prochaines années à rembourser son prêt sans pouvoir épargner, tandis que l’état de sa nouvelle voiture commencera à se dégrader. “La durée de vie (d’une voiture) en moyenne c’est 3, 4 ans, c’est tout”, déplore-t-elle.
Malgré ces difficultés, Saïda reconnaît que son métier lui permet certaines libertés. “Tu es motorisée, tu choisis tes vacances, tu gères ta situation”, explique-t-elle, “pour moi c’est mieux que de travailler dans une entreprise ou bien dans un centre d’appel.”
La mère de famille essaye de donner le meilleur à sa fille et lui permettre de faire les études qu’elle souhaite. “Elle va commencer dans une faculté privée”, en design et décoration d’intérieur. “Je suis en train de réfléchir à comment je vais payer les 398 dinars par mois (de frais de scolarité)”, soupire Saïda, “et c’est la moins chère !”
La mère de famille avoue qu’elle hésite à faire appel à son frère pour l’aider à payer ces frais, même si elle préférerait pouvoir les prendre en charge seule. Ce dernier l’aide déjà ponctuellement, lui envoyant parfois 500 dinars de sa propre initiative, mais aussi de l’argent de poche pour sa fille.
Note de l'auteur

La rubrique Stouchi tire son origine de la rubrique "Votre porte-monnaie au rayon X" du site français Rue89.
Les revenus mensuels générés par Saïda n’étant pas fixes, ils ont été estimés sur la base de ses revenus annuels.
Les prénoms ont été modifiés dans un souci d’anonymat.

Cet article a été écrit en respectant une grammaire sensible au genre.

ECRIT PAR
Hortense Lac Journaliste à la rédaction d'Inkyfada. Mes sujets de prédilection concernent les sujets de société, de santé et de droits humains.
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