Ousmane, footballeur ivoirien, resté sur la touche en Tunisie

En 2010, Ousmane, jeune footballeur ivoirien débarque à Tunis pensant pouvoir rejoindre un club. Il va passer 5 ans sur la touche.

Sana Sbouai Portrait
20/09/2016
Jouer au foot pour certains est un loisir, pour d’autres c’est un projet de carrière. Ousmane*, footballeur ivoirien de 25 ans en a fait son métier. Il est aujourd’hui professionnel dans son pays. Avec ses envies de grandeur il s’est rêvé footballeur professionnel à l’étranger et a même tenté sa chance en Tunisie. C’était sans compter sa rencontre avec un escroc, qui a ramassé son argent, sans jamais lui faire intégrer de club.
Voilà un an que Ousmane est rentré chez lui, en Côte d’Ivoire, où il profite de sa famille. Il venait de passer cinq ans en Tunisie, « coincé » sans papiers, sans club, sans vrai travail. Une situation cauchemardesque sur le papier, mais qu’il a vécue avec beaucoup de philosophie. Il ne regrette rien de son expérience et de son passage par la Tunisie. Il y a connu « des gens bien », qui l’ont aidé lors de ce « paragraphe », comme il l’appelle. Et un jour, il aimerait bien faire découvrir ce pays à sa mère.
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Après avoir dépensé l’équivalent de 5000 dinars tunisiens, Ousmane est en route pour Tunis, espérant réaliser son rêve de footballeur professionnel.

Quitter le pays pour se faire remarquer

En 2010, alors âgé de 19 ans, Ousmane joue comme professionnel à Abidjan. Depuis qu’il est enfant sa passion c’est le foot, il ne s’imagine pas faire autre chose et d’ailleurs il en est certain, un jour il jouera en Europe ou aux Etats-Unis. Mais pour ça il faut se rendre visible, quitter le pays. Car, explique-t-il, le championnat ivoirien n’est pas aussi suivi par les professionnels européens que le championnat tunisien. Le voilà alors qui se décide à partir.
« Le foot c’est ma passion, depuis mon enfance c’est ce que je veux faire. Pas un jour ne passe sans que je ne m’entraîne ».
Serey Die
En tête, il a l’exemple du joueur Serey Die, un temps milieu de terrain au VfB Stuttgart en Allemagne, passé par la Tunisie où il est arrivé comme étudiant, avant d’être remarqué lors d’un tournoi. Même s’il n’a aucun ami ou connaissance qui se sont lancés dans ce voyage, Ousmane veut aussi tenter sa chance.
Il prend alors contact avec un manager qui dit travailler avec la Fifa et qui propose de lui faire intégrer un club en Tunisie. Le manager est en réalité un escroc qui y va au bluff : il reçoit la famille dans son bureau, dont la salle d’attente compte quelques clients.
« A l’époque j’étais naïf, je n’étais pas au courant des arnaques », se souvient Ousmane.
Un membre de la famille qui émigre, c’est un projet collectif sur le continent. Alors tout le monde cherche un moyen de faciliter son départ, espérant en retour que la situation de tous s’améliore du même coup. La mère et la tante d’Ousmane rassemblent la somme nécessaire : 1 million de Francs CFA pour le manager, à quoi il faut ajouter le prix du billet d’avion, soit environ 5000 dinars tunisiens au total.
« En échange de la somme, le manager m’a donné une invitation pour jouer dans un club, ainsi qu’un numéro de téléphone à appeler en arrivant à Tunis ».
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Sans contrat ni rémunérations, Ousmane peine à trouver un endroit où dormir.

La désillusion de l’arrivée à Tunis

« En fait il aurait dû me donner un contrat, car avec l’invitation il m’a fait venir comme si j’allais faire un test dans le club pendant deux ou trois semaines. Mais il disait qu’il travaillait avec de nombreux clubs et que de toutes façons, je trouverais un contrat ».
Voilà Ousmane qui s’envole pour la Tunisie, plein de rêves, et qui, une fois arrivé à destination déchante : le numéro de téléphone du contact tunisien censé venir le chercher ne décroche pas. Il ne décrochera d’ailleurs jamais.
Ousmane compte ses économies, s’embarque pour le centre-ville et se trouve un hôtel, persuadé que quelqu’un finira par lui répondre. Les jours passent, sans que jamais personne ne décroche et le jeune homme commence à comprendre. Loin d’être abattu il préfère tirer partie de la situation : « J’étais venu pour le foot, je ne pouvais pas rester toute la journée à l’hôtel, alors je sortais dans les cafés ou j’allais au cyber, pour essayer de me faire des contacts et enfin jouer ».
A ce moment là il sait qu’il ne peut pas faire marche arrière. Sa famille a contracté un prêt, il doit rentabiliser le voyage. Et à force d’acharnement il raconte avoir rencontré le président du club de Gabès, qui va le faire jouer.
« J’ai bien signé un contrat mais je n’ai jamais été payé. J’ai quand même été logé, mais j’étais tout seul, sans avocat, ni manager. Je n’avais pas pris la peine de lire le contrat ».
Le club venait de passer en Ligue 1. Ousmane trop heureux d’avoir trouvé une équipe, ne se soucie pas de l’aspect administratif.
Pourtant il ne jouera que deux mois avec ce club. Sans rémunération il ne peut rien envoyer à sa famille. Et quand il interpelle enfin le président du club, ce dernier se contente de déchirer le pied de page du contrat contenant les signatures en lui disant qu’il était libre de partir.
Retour à la case départ pour Ousmane. Il repart à Tunis et y rencontre un gardien du Stade Tunisien au Bardo qui lui ouvre la porte d’un local, afin qu’il y loge quelque temps.
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Une famille tunisienne accueille Ousmane alors qu’il n’avait nulle part où loger.

Cinq années de solidarité

Le jeune footballeur ne se démotive pas, encore une fois il se répète qu’il est là pour le foot et tous les jours il s’entraîne et cherche des contacts, si bien qu’il finit par rencontrer un jeune tunisien, dans un café, à qui il raconte sa vie.
« Il m’a dit qu’il allait parler à ses parents. Et un jour il m’a invité chez lui. Je ne savais pas pourquoi au début. Et puis je ne sais pas si en voyant ma tête ses parents m’ont bien aimé, mais en tout cas le père m’a dit que je pouvais rester chez eux. Je suis resté chez eux huit mois, à Debbouze-ville. C’était un acte… incroyable… surtout dans une période difficile pour moi… J’étais chez eux comme chez ma propre famille ».
Avec le temps, son cercle de connaissances s’agrandit. Il finit par rencontrer des Ivoiriens qui, comme lui, sont là pour le foot. « Tout le monde se cherchait en fait ». Il part s’installer avec eux, conscient du fait qu’il soit une charge pour la famille tunisienne, elle-même dans le besoin.
Finalement la solidarité a beaucoup joué. Avec le temps il rencontre d’autres jeunes, des Congolais et des Maliens qui pour la plupart sont étudiants : « J’ai passé cinq années comme ça, en vivant chez les uns et les autres », se souvient-il.
Ousmane n’arrive cependant pas à trouver de club et n’a pas de rentrées d’argent stable. Quand il le peut, il travaille comme aide maçon sur des chantiers, des plans refilés de bouche à oreilles entre connaissances. Mais il a surtout dépassé depuis longtemps les trois mois de présence autorisés sur le territoire sans carte de séjour. Il est hors système et va vivre ainsi des années.

Ne rien dire à la famille

Au pays il a laissé sa mère, son petit frère et sa petite sœur. C’est lui l’aîné et il est censé prendre en charge la famille financièrement. Sa situation lui pèse et impacte la vie de ses proches.
« C’est sur moi que tout le monde compte. Quand je suis arrivé ici et que j’ai compris l’arnaque, je me suis dis que j’étais là maintenant, que je ne pouvais pas retourner en arrière, que je n’allais pas me suicider pour ça… Mais je n’ai jamais expliqué exactement la situation à ma mère. Même quand je dormais par terre dans le stade et qu’elle m’appelait, je lui faisais croire que j’étais bien, dans un hôtel. Je ne voulais pas qu’elle soit triste. Je ne lui disais que des choses positives. »

Des invitations pour des clubs étrangers

Le quotidien est difficile mais le jeune footballeur ne perd pas son but des yeux : il joue et réalise même des vidéos de ses prestations postées en ligne. Au point qu’il retient l’attention de vrais agents Fifa et reçoit des invitations pour des clubs en Europe. « Le problème c’est qu’il faut un visa et donc avoir une carte de séjour ». Or Ousmane est en situation irrégulière en Tunisie. Impossible de demander un visa.
Après plusieurs sollicitations, il commence à réfléchir : à l’époque le mercato avait commencé et il veut jouer. Il se décide à rentrer au pays où, au pire, il le sait, il pourra toujours jouer dans un club professionnel.
Mais si vivre en Tunisie en étant sans-papier n’est pas si compliqué, quitter le territoire demande des ressources.
Ousmane a accumulé cinq années de pénalité pour séjour irrégulier et doit régler une amende de 5000 dinars.
« Plusieurs fois j’ai voulu prendre un billet et rentrer chez moi, mais la pénalité est tellement énorme que c’est impossible. J’ai eu l’impression d’être dans une prison à ciel ouvert ».
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Alors qu’il s’était lui-même rendu à la police en espérant pouvoir régulariser sa situation, Ousmane est arrêté et placé en détention.

« Je me suis rendu moi-même à la police »

Un jour il se rend dans un commissariat pour demander des informations : il souhaite rentrer chez lui et ne sait pas comment régler sa situation. Le chef de la police le rabroue en lui disant qu’il suffit de prendre un billet d’avion.
« Je me suis rendu moi-même à la police, personne ne m’a arrêté! » Devant la porte, un policier lui dit de revenir le lendemain. Quand il revient, il se retrouve dans un bureau avec un préposé qui lui demande son passeport avant de l’envoyer vers le commissariat de son quartier.
Là les choses se corsent. Le policier ne comprend pas ce que Ousmane fait là : comment il est entré en Tunisie, comment il a vécu pendant toutes ces années… « Moi j’étais content, il était gentil… mais je ne sais pas si c’était de l’ironie… Finalement il m’a tendu des feuilles, tout était écrit en arabe, et m’a dit de signer ». Ousmane vient de signer un procès verbal auquel il ne comprend rien, sans que personne ne lui traduise quoi que ce soit.
Alors qu’il était venu chercher des renseignements, de l’aide, les policiers constatent un délit et l’enferment. « Le premier policier m’a demandé ce que j’avais fait. Je lui ai dit que je voulais simplement rentrer chez moi et là il a ouvert une cellule et m’a enfermé dedans. J’étais étonné… »
Les policiers passent ensuite à tour de rôle, le questionnent sur sa présence.
« Avec moi dans la cellule il y avait des Tunisiens qui étaient là pour vol. Ils se faisaient tabasser. Moi j’avais peur. Mais apparemment quand je disais que c’était pour une affaire de carte de séjour les policiers devaient se dire que ce n’était pas si grave… »

La case Bouchoucha

Et puis tard dans la nuit, deux hommes arrivent. Ils l’appellent par son nom et le menottent : « J’ai été traité comme un criminel, ce moment m’a définitivement marqué. Dans ma vie je n’ai jamais rien fait… et là je me retrouve avec des menottes ».
Avant d’arriver en Tunisie, Oussmane n’avait jamais eu affaire à la police. Se retrouver menotté et emprisonné, à l’étranger, a été un choc pour lui.
« J’ai crû que j’allais mourir. Ils ont roulé, roulé… jusqu’à ce qu’on arrive devant un grand bâtiment, avec des gardes et des chiens. Et moi j’étais là avec les menottes ».
Ousmane est transféré au centre d’arrêt de Bouchoucha. Il se retrouve en cellule et cherche un endroit où dormir. Il se demande alors comment son parcours a pu dévier à ce point : lui ne veut que jouer au foot, il se retrouve derrière les barreaux.
Il avait quitté son appartement en disant à son colocataire qu’il se rendait au commissariat, mais à aucun moment il n’a pu passer d’appel téléphonique pour dire où il se trouvait. Ses amis ne peuvent donc rien faire pour lui.
Le lendemain matin à l’heure de la promenade Ousmane cherche ses marques. Dans un coin, une bagarre éclate. « Je ne comprenais rien, je ne savais pas ce que je faisais là. J’ai fini par approcher un gars et je lui ai demandé s’il parlait français. Il ne m’a même pas regardé… »
Finalement, il se rapproche d’un détenu qui parle français et qui lui explique le fonctionnement de la prison. « Je ne l’ai plus lâché. Je crois qu’il n’en pouvait plus. Je le collais tout le temps ».
« Tout le monde me demandait pourquoi j’étais là car j’étais le seul Noir et que j’aurais dû être à Ouardiya, (le lieu de détention des étrangers en situation irrégulière). Mais moi je n’ai pas osé demandé pourquoi ils étaient là. Je ne voulais pas savoir… » Tout ce que Ousmane sait c’est que son nouvel acolyte en est à son neuvième séjour à Bouchoucha.
Et puis dans la nuit, un groupe de jihadistes approche Ousmane, qui prie régulièrement. Il se retrouve intégré au groupe, dont il ne partage pas les idées, mais voit là la seule manière de se nourrir et d’être protégé.

Le procès

Finalement au bout de trois jours, il est transféré au tribunal. Les gardiens font sortir les détenus, les menottent et les font monter dans des estafettes. « Nous nous sommes tous retrouvés au tribunal, à attendre toute la journée dans une cellule, sans nourriture, sans eau, sans pouvoir appeler personne. Je n’en pouvais plus, j’ai commencé à m’énerver et je leur ai dit : Si vous devez me tuer, tuez-moi maintenant, je n’en peux plus ! Je suis venu pour régler mes pénalités et je me retrouve en prison avec des criminels ».
Vient alors son tour d’être jugé. Ousmane rencontre son avocat commis d’office et passe devant le juge à qui il explique sa situation, raconte qu’il veut rentrer chez lui. A la fin de l’audience il est libéré, mais a une amende à régler.
« Je me suis retrouvé dans un bureau, face à un monsieur qui avait un grand cahier et qui m’a dit que j’avais 120 dinars de pénalité et qu’il voulait que je paie sur le champ. J’ai rigolé. Je n’avais même pas 1 dinar pour prendre un taxi. Il a rigolé aussi, a rayé mon amende et m’a laissé sortir. »
Pour autant la situation n’est pas réglée : « Il ne fallait pas juste que je sorte de prison, il fallait que j’aie l’autorisation de quitter le territoire. Je n’avais pas fait tout ce détour pour rien ! », plaisante-t-il.
Une fois le sésame en main, après qu’amis et connaissances se soient mobilisés pour payer les pénalités, et alors qu’il avait été refoulé une première fois à l’aéroport, Ousmane finit par rentrer au pays.
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Après cinq années de galère et de désillusions, Ousmane parvient finalement à rentrer chez lui, en Côte d’Ivoire.

Footballeur professionnel à la maison

A son retour Ousmane a d’abord passé du temps avec sa famille. Puis il a cherché à intégrer un club et à rembourser ses dettes. Aujourd’hui il dit que tout se passe bien, mais il continue à rêver d’un club à l’étranger.
En rentrant il a essuyé les moqueries des amis, souffert de la honte d’un parcours vu comme l’échec de celui qui est parti mais qui n’a pas réussi. « C’était dur, mais j’ai tenu bon ». Paisible, il n’a même pas cherché à revoir le faux manager qui est à l’origine de cette aventure. Mais via les réseaux sociaux et le bouche à oreille, il s’est rendu compte que l’homme avait fait d’autres victimes. Sans rancune Ousmane a laissé couler.
Aujourd’hui, l’arnaque des faux managers est connue et beaucoup s’en méfient. « Et puis il y a ceux qui savent que c’est faux mais qui tentent quand même, parce que ça leur permet de passer ».
Avec l’expérience Ousmane connaît toutes les nuances de ce type d’arnaques :
« Il y a des faux managers qui te font venir avec la complicité d’un coach ou d’un directeur technique sur place. Ils te font faire un test, et puis ils te disent que tu n’es pas bon. Et là tu ne peux rien faire. Tu as passé un test, donc c’est comme si tout était en règle. »
Aux plus jeunes qui voudraient s’embarquer comme lui, il donne un conseil : « Pour partir il faut être très fort mentalement. C’est nécessaire. Il faut réfléchir à la manière dont on part. On ne peut pas se lever comme ça et quitter le pays sans se renseigner. Il ne faut pas faire confiance à tout le monde, il faut se méfier, beaucoup. Il y a trop de gens qui parlent, qui ont l’air de confiance, mais qui sont malhonnêtes ».
Note de l'auteur

Dans un souci d'anonymat, le prénom a été modifié. Ce reportage a été rédigé dans le cadre d'un partenariat avec l'Institut Panos d'Afrique de l'Ouest.

ECRIT PAR
Sana Sbouai Journaliste, cofondatrice et rédactrice en chef de la version francophone 2014-2015. J'écris sur les sujets de société, d'égalité, sur les droits économiques et sociaux et la migration.
EN COLLABORATION
Monia Ben Hamadi - Édition
Alaeddin Abou Taleb - Illustrations
Chayma Mehdi - Intégration et Développement