Sami, 37 ans, “travailleur des chantiers”, 300 dinars par mois

Sami, 37 ans, marié depuis un an et demi, est magasinier depuis 2010 dans un centre de formation en mécanique navale d’une ville du Cap Bon. Il est payé au smic, c’est à dire environ 300 dinars nets. Ce salaire ne lui permet pas de faire d’épargnes.

15/03/2016
Sami travaille dans un établissement public affilié au ministère de l’Agriculture. Il avait été embauché comme “travailleur des chantiers”, après neuf mois de chômage “très éprouvants”. Il n’a jamais eu son bac. Même si sa femme, une fonctionnaire dans un établissement étatique, est payée largement plus que lui, Sami veut subvenir aux besoins du foyer.
Malgré une inflation galopante depuis 2010, il n’a été augmenté qu’au “compte-gouttes”: “75 dinars d’augmentation en 5 ans pour arriver à un salaire de 300 dinars par mois. Je ne paye heureusement plus la TVA depuis que l’Etat en a dispensé tous les salariés de ma catégorie”.
Voici un résumé de ses entrées et sorties d’argent mensuelles :
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Aujourd’hui, c’est surtout les achats quotidiens qui épuisent son porte-monnaie: la nourriture, d’abord, pour laquelle il dépense 200 dinars par mois.
Sa fille de neuf mois ensuite, pour qui il dépense 100 dinars mensuels (couches, lait, médicaments, vêtements) : “Mais ce n’est pas stable. Quand elle tombe malade cela me coûte le double”, assure-t-il.
Il ne paye pas de loyer car il est propriétaire d’une petite maison, qu’il a construite à côté de celle de ses parents, sur leur propre terrain. Il ne paye aucune facture non plus. Son père, un fonctionnaire à la retraite, s’en occupe.
Il travaille 40 heures par semaine. Durant ses deux heures de pause quotidiennes, de 12h à 14h, il rentre à bicyclette, déjeune et se repose un peu. La distance entre son lieu de travail et sa maison n’est pas très longue pour un trajet à bicyclette: 4 km environ.
«
Avant j’avais une mobylette mais je l’ai vendue pour économiser plus. Je ne sais pas comment j’aurais pu m’en sortir avec le même boulot, si j’étais dans une autre ville, où j’aurais été obligé par exemple de payer les frais de mon transport et de ne pas manger à la maison

»

En guise de loisirs, une fois par semaine, il sort prendre un café avec sa femme en utilisant la voiture de cette dernière.
“Parfois ma femme prépare un café à la maison et nous le buvons en nous baladant en voiture”. Chaque mois, il dépense 20 dinars dans ces sorties en couple, il ne la laisse jamais régler la note lorsqu’ils sortent ensemble.
Sami ne fume plus que deux cigarettes par jours en moyenne, soit l’équivalent de 15 dinars par mois, alors qu’il en consommait quotidiennement un demi paquet avant son mariage: « Maintenant que je suis marié, je ne peux plus me permettre de dépenser beaucoup dans les cigarettes ».
Aujourd’hui voilà ses pôles d’entrées et de sorties d’argent :
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La zone grise

link-black Un traitement injuste et arbitraire du dossier des travailleurs des chantiers (Hadhayer)
Sami redoute le jour où il sera hospitalisé. Le régime professionnel selon lequel il a été engagé, “travailleur des chantiers”, mis en place après l’indépendance et renforcé sous le régime Ben Ali pour résorber le chômage, ne lui garantit pas ses droits sociaux.
«
Jusqu’à présent ça va. Mais le jour où j’aurais un grosse maladie, ils retireront les jours d’absence de mon salaire, même si je leur envoie un certificat médical

».

Il s’étonne du fait que l’Etat se permette encore de faire travailler les gens à plein temps dans cette précarité. Pour lui, ce n’est ni plus ni moins qu’une forme “d’esclavage étatique”.
A chaque fin de mois il doit emprunter en moyenne 35 dinars : “Des amis mais surtout des membres de ma famille m’en prêtent”.

Futur

Malgré ses déboires, Sami est soulagé car il sera augmenté dans deux mois. Il signera, comme d’autres ouvriers de sa catégorie, un contrat qu’il convoitait depuis cinq ans, grâce auquel il percevra 700 dinars mensuels, avec tous les droits stipulés par le code du travail.
Après les atermoiements de son administration et de longs pourparlers entre le principal syndicat tunisien, l’UGTT, et l’Etat, sa situation va enfin être régularisée:
“Avant la révolution, cette avancée n’aurait jamais été possible parce que tout le monde fermait sa gueule”, a-t-il assuré.
Sami estime qu’il pourra sortir des cette situation difficile, dès qu’il sera augmenté: “A ce moment-là je pourrai économiser au moins 100 dinars par mois. Mais d’ici là et surtout depuis que je suis marié, je ne m’en sors pas”.
Note de l'auteur

La rubrique Stouchi tire son origine de la rubrique "Votre porte-monnaie au rayon X" de nos amis du site français Rue 89.
*Le prénom a été modifié, dans un souci d'anonymat.

ECRIT PAR
Aymen Garbi Journaliste généraliste, je m’intéresse à plusieurs sujets liés à la société, à la culture et aux médias tunisiens.
EN COLLABORATION
Monia Ben Hamadi - Édition
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